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Noms et Pays (nouvelle - pour Pascal Leray)
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 Article publié le 23 avril 2017.

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Une cinquantaine de personnes entouraient le prisonnier. Il avait les mains liées dans le dos et attendait que le meneur décide de son sort. Celui-ci agitait un couteau. Dans le ciel, le soleil formait un halo blanc au contour rougeoyant. Une rumeur descendait de la colline où ce tribunal s’était formé sans doute spontanément après la capture de celui que je devais moi aussi considérer comme un criminel. J’arrivais tout juste en compagnie du maire, un vieil ami, de sa femme et d’un étranger qui parlait une langue que je ne comprenais pas. Il s’adressait toujours à la femme du maire et celle-ci traduisait, prenant le temps d’expliquer les expressions idiomatiques. Plus bas, la mer montait. On voyait des traces de pas disparaître dans l’écume des premières vaguelettes. Quelques promeneurs déambulaient sans se soucier de ce qui se passait au-dessus d’eux. Pourtant, un homme allait mourir.

L’étranger était très bavard. Il racontait qu’ils avaient le même problème dans son pays. Les mineurs volaient dès que leurs surveillants tournaient le dos. Alors on tuait les voleurs et les surveillants. L’exploitation de ce minerai exigeait une grande discipline de la part de tous les échelons de l’entreprise. Celui qui ne comprenait pas cette nécessité n’avait rien à faire dans le pays. Soit il partait avant d’avoir des ennuis suite à un vol, soit il était tué pour servir d’exemple. Ainsi, on allait vite. On était riche maintenant. Personne ne se plaignait. On importait des produits de luxe. On n’avait pas le temps de tergiverser sur des questions de justice. Le plus simple était de se débarrasser des parasites.

L’étranger paraissait fier de venir d’un pays qui pouvait donner de gratifiantes leçons au nôtre. Il était peut-être venu pour ça. Le maire l’écoutait avec attention. Il était responsable de cette mine. Si les nouveaux règlements étaient appliqués, il allait risquer sa vie tous les jours à cause des voleurs. Ceux-ci devaient être éliminés avant de passer à l’action. « Je vous montrerai ce qu’il faut faire, » répétait l’étranger et la voix de la femme du maire semblait s’éteindre au fur et à mesure de la leçon. Moi, je n’exerçais aucune responsabilité dans ce pays. Je n’y étais que résident. Je travaillais pour la Presse étrangère et ne colportais que les bonnes nouvelles, à croire qu’il n’y en avait pas d’autres.

Il faut dire que je me la coulais douce. J’habitais à proximité de la mine, mais assez loin pour ne pas avoir à en supporter le bruit et la poussière. Le vent soufflait dans le bon sens, continuellement. J’aimais le vent. Il m’épuisait avant la fin de la journée et alors je me laissais porter par l’alcool et le rêve jusqu’à trouver le sommeil. Je suis un grand rêveur.

Chaque matin, je piquais une tête dans la mer. Je nageais aussi loin que possible, puis je me laissais emporter par le courant. Il me déposait à deux kilomètres de là, sur une plage bondée de touristes. Je vidais un verre ou deux, répondais à quelques questions au sujet de mon dernier article, puis je rentrais à pied en prenant les chemins intérieurs. Quelquefois, Gisèle me ramenait à bord de sa voiture de sport, un petit coupé rouge qui vrombissait comme un insecte. Ensuite on se vautrait dans mes draps et on finissait la matinée chez Arthur qui gère un petit restaurant dans une crique isolée qui lui appartient. Calas, le maire et malheureux époux de Gisèle, était déjà attablé. Et bien beurré. Il se faisait un sang d’encre depuis qu’on lui avait annoncé le risque qu’il prenait à conserver son poste. Il n’avait pas vu les choses arriver. Je lui en avais pourtant parlé, car j’avais voyagé dans cette zone, à des milliers de kilomètres à la ronde. Il ne m’avait pas cru. Et maintenant, il se demandait comment il allait résoudre ce nouveau problème. Des problèmes, il en avait eu de toutes sortes, et il les avait tous résolus. C’était un homme intelligent capable de mépris, le profil idéal pour piloter ce genre de projet inhumain. Il était parfaitement au courant de mes relations avec Gisèle, mais elle avait des tas de relations. Cela aussi constituait un problème, ou plutôt un tas de problèmes, mais ce n’était pas des problèmes urgents. Il pouvait remettre leurs solutions à plus tard. C’était exactement ce qu’il faisait. Notamment, s’il partait, mais rien n’était encore décidé, il partirait sans Gisèle. Il me la laissait. Il la laissait à tous ceux qu’elle mettait dans son lit. Voilà comment il était, Calas.

L’étranger s’appelait Hector. Je ne me souviens plus de son nom de famille. C’était un nom à consonance espagnole. Hector Perez ou Hector Moreno. C’était un type qui avait l’habitude de regarder la réalité en face. En conséquence de cette redoutable clairvoyance, il ne mâchait jamais ses mots. J’aimais bien ce que je considérais comme une qualité. Il n’était pas grand, mais ses épaules témoignaient d’un entraînement physique régulier. Il avait des yeux noirs cernés de noir, une peau mate et couverte de poils durs et ras. Il avait tapé dans l’œil de Gisèle. Je m’en foutais.

Les promeneurs de la plage tenaient un concile. Ils avaient reculé ensemble sur le sable et maintenant ils montraient quelque chose dans la mer. J’essayais de voir moi aussi mais à part les vagues et quelques épaves de bois, il n’y avait rien de particulier sur l’eau. Un jour ordinaire. Sauf pour eux. Ils insistaient, reculaient ensemble, montraient et n’arrêtaient pas de parler. Si le vent avait soufflé de la mer, on les aurait entendus. Mais je n’entendais que la voix d’Hector et celle de Gisèle qui traduisait, de plus en plus secouée par ce qu’Hector disait. Je suis descendu. Je voulais savoir.

« La mer monte, me dit un des touristes en avançant de quelques pas.

— Normal, dis-je en riant. C’est l’heure. Vous ne consultez pas la carte des marées chez Arthur ? Vous n’êtes pas d’ici…

— Non. Mais c’est étrange… Elle n’arrête pas de monter. On ne l’a pas vue descendre depuis hier.

— Vous n’avez pas bien regardé. »

J’étais fier de ma réponse. Je suis remonté. De l’autre côté, le contremaître était en train d’ouvrir le ventre du voleur. Il prenait son temps, le sadique. L’autre hurlait comme un cochon. Tout le monde attendait. Gisèle dit, épouvantée : « Et s’il n’a rien volé ? » Hector répondit que quelqu’un l’avait vu voler la pépite. Dans ce monde organisé pour l’efficacité, personne n’avait intérêt de mentir, à moins d’être un voleur. On éventrait les voleurs parce que c’était là qu’ils cachaient le produit de leurs larcins. Ils avalaient les pépites en espérant que personne ne les avait vus. Le voleur avait fini de crier.

« Ils en font quoi, des pépites ? demanda ingénument Gisèle.

— Après les avoir avalées ? » dit Calas à peu près sur le même ton.

Il était vert. Sans doute se voyait-il crevé comme un chien, le ventre ouvert et dépossédé. S’il mourait un jour, ce serait juste après le voleur. On amena le surveillant. Il n’eut pas le temps de plaider. Sa tête vola en éclat. Le coup de fusil se répercuta dans les dunes. Les touristes levèrent la tête. Je les saluai.

« On ne verra rien de plus, dit Calas. Allons boire un verre chez Arthur.

— Non, dit Hector dans notre langue. Je vais aller faire un tour à la mine. Je veux m’assurer que la pépite est entre de bonnes mains.

— Voilà ce qu’ils en font, » dit Calas à Gisèle.

Hector partit en trottinant. Gisèle et Calas m’attendaient près de la voiture. Mais en bas, un touriste me faisait signe de descendre. Encore cette histoire de mer qui monte et qui ne descend pas. J’avais envie de l’envoyer balader, mais c’était une femme. Il s’agissait d’autre chose. Je dis à mes amis :

« Partez. Je vous rejoins. Je vais piquer une tête.

— À cette heure-ci ! » se plaignit Gisèle.

Mais Calas était au volant. Il démarra en trombe, soulevant un nuage de poussière. C’était la poussière de la mine, pas du sable. Je descendis.

« Une longueur, dis-je à la femme qui m’admirait.

— De quoi parlez-vous ? s’étonna-t-elle comme si elle ne m’avait jamais admiré.

— On nage jusqu’à ce rocher et on revient. Ensuite, je vous amène chez Arthur. Vous ne voulez pas connaître mes amis ? »

Elle avait autre chose en tête. D’ailleurs, les autres touristes s’étaient approchés. Je n’étais plus seul avec elle. Encore cette histoire de marée folle.

« Écoutez, les amis, dis-je comme si je donnais un cours à des crétins. La mer, c’est fait pour monter et descendre. Vous n’avez aucun souci à vous faire…

— Oui mais si elle ne descend pas… ? »

Moi qui croyais avoir répondu à la question… Je considérai alors le bord de l’eau. Il atteignait le tapis de galets. Jamais la mer ne montait aussi loin, j’étais d’accord là-dessus. Je ne pouvais pas affirmer le contraire, car plusieurs des touristes venaient ici depuis des années. Ils étaient censés savoir de quoi ils parlaient. Je n’avais pas la tête de l’emploi. Personne ne me croyait. Mais au fait, qu’est-ce que j’avais dit exactement ? Une mouette me regardait, juchée sur un rocher. Elle aussi considérait l’eau avec un drôle d’air. De quoi me faire passer pour un idiot.

« Attendons encore un peu avant de rentrer, proposa la femme que je comptais embarquer dans mon beau navire.

— C’est le seul moyen de nous donner raison, dit un des types qui l’accompagnaient jalousement.

— J’ai autre chose à faire, dis-je d’un air désolé. Mes amis m’attendent chez Arthur. »

Je suis donc allé chez Arthur. Pour aller plus vite et ménager mes mollets, j’ai traversé la mine. Les deux morts gisaient l’un contre l’autre sous le panneau où était peinte la sentence qui les avait condamnés à mourir avant d’avoir été prononcée. J’ai trouvé une voiture un peu plus loin. L’ingénieur rentrait chez lui. Il me déposerait chez Arthur, mais il ne s’y arrêterait pas. Il avait assez bu pour la journée. Des fois, il buvait vite et ensuite il devait se priver. Il avait un budget limité et pas une seule dette. Bon.

« Je vous ai vu discuter avec le maire, me dit-il en agrippant le volant à deux mains. Pensez-vous qu’ils vont élargir la question de la responsabilité aux cadres ?

— Je n’en ai pas entendu parler… je ne suis pas concerné.

— Il y avait aussi ce type venu de l’étranger. C’est lui le porteur de mauvaises nouvelles, hein ? On ferait peut-être bien de s’en charger avant d’y passer nous aussi.

— Ça ne changerait rien. Les lois sont internationales. C’est juste un pédagogue.

— Comme si on avait besoin de savoir pourquoi on meurt ! »

Chez Arthur, Calas dormait sur la table, la tête dans son assiette. Il était vraiment désespéré. C’est dans ce genre de situation qu’on commet les erreurs qui vous privent de la compagnie des hommes. Gisèle était bien partie aussi. Elle m’a entretenu sur le même sujet. J’en avais marre de parler de la mort. Moi, je faisais ce qu’on me disait. Voilà comment je profitais de la vie.

« Jusqu’au jour où ce que tu fais comme on te dit ne sera plus au goût du jour, fit Gisèle en éclatant en sanglots.

— Tu m’aimes à ce point là ? »

Voilà comme je la sors de la tristesse quand ça lui prend. Et c’est tous les jours. De ça aussi j’en avais par-dessus la tête. Je me suis envoyé une côte de bœuf à moi tout seul. Et bien arrosée. J’allais retrouver le bonheur quand la touriste réapparut. Elle était toujours aussi belle. Et obstinée.

« La mer est montée jusqu’au blockhaus, dit-elle.

— Elle n’est jamais montée jusque-là, dit le type qui était derrière elle. Je peux en parler : je viens ici depuis plus de vingt ans.

— Vous voyez, » dit la femme.

J’avais envie de la gifler rien que pour lui apprendre à ne pas gâcher mon bonheur d’être un homme comme les autres, mais tous les autres étaient là. Ils avaient envahi l’allée entre les tables et Arthur se faisait du souci. Il me regardait, les coudes sur le comptoir. Il me connaissait. Je lui ai fait deux ou trois chèques suite à un excès de mauvaise humeur passé sur des imbéciles, ou ce que je considérais comme des imbéciles. Il ne voulait pas savoir ce que signifiait pour moi le mot imbécile, mais il savait les reconnaître.

« Il faudrait prévenir les autorités, dit quelqu’un.

— Mais c’est lui, l’autorité, dit la femme en montrant le corps inerte de Calas. Il n’est pas en état de l’exercer.

— Il n’est pas le seul à avoir de l’autorité ici, dis-je comme si j’en savais plus que les autres sur ce sujet délicat. J’en connais un qui ne demande qu’à exprimer sa haine pour le genre humain…

— De qui parlez-vous ? » me dit un homme, peut-être toujours le même.

Je leur parlais d’Hector. Je savais où le trouver. C’était un homme très autoritaire. Il venait de procéder à l’exécution d’un voleur et de son surveillant.

« C’est sans aucun doute l’homme que vous recherchez.

— Conduisez-nous ! »

Arthur me fit signe que je devais obéir, sinon il s’en mêlait et me jetait dehors lui-même. En plus, cette histoire de mer qui monte et qui ne descend pas amusait follement Gisèle. Et elle avait envie de voir comment Hector se sortirait de ce problème complètement stupide. Il n’y avait rien de prévu contre la bêtise. Du moins, ce n’était pas de son ressort. Il faudrait alors chercher un spécialiste de la bêtise.

« J’en connais un justement, dit-elle en me montrant du doigt. Dites donc… Si on s’adressait directement à lui sans perdre du temps avec Hector qui n’y connaît rien non plus en marée ? »

Personne ne prêta attention à ces propos d’ivrogne. Il y avait trois ou quatre voitures dehors. Je me suis laissé faire. Le hasard a voulu que je me retrouve assis contre la femme à qui je devais cette aventure. Elle conduisait. J’étais à la place du mort. Ça promettait. Gisèle avait disparu, mais j’entendais son rire de dingue. La soirée ne faisait que commencer. Oui, on était déjà le soir. Le temps passait à une drôle d’allure. Hector nous a reçus dans le bureau du directeur de la mine. On y mettait une sacrée pagaille. Il écouta la thèse d’une mer qui monte et qui ne descend pas sans interrompre ses divers défenseurs qui se relayaient sans prendre le temps de souffler. Enfin, un silence marqua la conclusion définitive : la mer montait sans descendre.

« Je vous crois, dit Hector. Et si je vous dis qu’il y a une explication à ça… ?

— Le réchauffement climatique…

— Froid ! Une autre hypothèse ?

— La fin du monde. Le noyau terrestre se dilate. J’ai lu ça quelque part…

— Vous avez mal lu. Alors… ? Langue au chat ? »

Il avait un air menaçant maintenant. Et pas l’air de plaisanter. Même Gisèle, qui était complètement paf, comprenait qu’on avait poussé le bouchon au-delà des limites admises par une pratique judicieuse de la patience des autorités. Je l’ai attrapée par le bras avant qu’elle ne s’envole avec les autres pour servir de cibles aux chasseurs locaux et, une fois dehors, je lui ai demandé comment on faisait pour voler une voiture. Elle savait. On est rentré chez moi. Et là, sur la terrasse où elle se déshabillait pour tourner la page et commencer le chapitre suivant, j’ai vu que la mer avait recouvert le blockhaus. Ce n’était jamais arrivé, foi de voyageur. À cette heure-ci, la marée n’aurait pas dû dépasser le rocher d’en face qui servait de repère au pêcheur. On n’assiste pas à ce genre de spectacle sans se poser la question de savoir pourquoi. Gisèle était nue dans le hamac, un verre à la main pour continuer le voyage en bonne compagnie. J’ai descendu quelques marches. Il y avait un tas de mouettes sur les flans des dunes, toutes tournées vers la mer. L’odeur des corps qu’on brûlait dans le four crématoire de la mine tournoyait dans l’air sans les déranger. D’habitude, c’était au-dessus de la mine qu’elles voltigeaient. Il y en avait des centaines, immobiles et silencieuses. J’ai commencé à croire à cette histoire. Et au lieu de finir la nuit avec Gisèle, je l’ai écrite, cette histoire, et voilà ce que ça donne : « Une cinquantaine de personnes entouraient le prisonnier. Il avait les mains liées dans le dos et attendait que le meneur décide de son sort. Celui-ci agitait un couteau. Dans le ciel, le soleil formait un halo blanc au contour rougeoyant. Une rumeur descendait de la colline où ce tribunal… »

 

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