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Un sourire
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 Article publié le 14 septembre 2004.

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Un sourire

Copyright 2004 Patrick CINTAS

J’ai été toujours fascinée par l’abîme insondable caché derrière les traits d’un visage, et par le jeu des lignes qui, selon l’imprévisible caprice du hasard, arrête l’infini des possibilités dans la géométrie miraculeuse de telle figure. Ainsi, plus que la beauté, ce qui m’attire dans telle figure c’est ce qui dérange le jeu parfait des lignes et, par un élan qui dédaigne toute loi, illumine la figure d’un sourire méprisant toute géométrie : Mona Lisa.

La fille dont je veux parler avait l’un de ces visages dont la perfection des lignes était enrichie par l’asymétrie d’un sourire ... comment dire ? ... païen. Je veux dire : soustrait à toute loi de beauté, comme une fissure dans un échafaudage rigoureusement construit, mais une fissure où pousse une intangible fleur bleue. J’ai su, dès que je l’ai vue, que je n’aurais jamais son sourire. J’en suis peut-être tombée amoureuse, ou j’en serais peut-être tombé amoureux, si j’avais été un homme, ou si j’avais eu la force d’être quoi que ce soit. N’importe, je vais en parler.

Je ne l’ai vue que deux fois. La première fois c’était par chance, j’allais chez ma grand-mère, je crois, quand je l’ai vue à ma gauche, la bouche ouverte et riant, entourée de plusieurs personnages de la suite du roi. Cela peut sembler invraisemblable, mais j’ai su dès que j’ai vu sa robe se détacher du brouillard, j’ai su que si une forme devait lui être donnée, elle ne pouvait être que royale. Chaque nuit je lui écrivais des lettres folles d’amour, où j’exaspérais ma passion, pour la réduire ensuite au néant en déchirant invariablement lesdites lettres en morceaux minuscules. Mais après deux mois, je me rendis compte que mes lettres tournaient toujours autour de son sourire que je décrivais sur des pages entières, avec l’espoir insensé que finalement, je réussirais à le figer en un mot, par un mot, et que ce qui s’échappait maintenant à travers mes doigts, comme du sable ou comme un rêve, finirait par rester là, cloué sur place, pur et inaltéré par mon intrusion sauvage.

Une nuit, j’ai rêvé d’une rivière qui coulait, froide et tumultueuse, du nord au sud. Son eau était transparente et séduisante, et je n’ai pas résisté au désir d’y tremper la main. C’est à ce moment, dans le rêve, que je compris que, de même que je ne pouvais arrêter l’eau, je ne pouvais posséder le sourire, et une tristesse profonde, des tréfonds de la rivière même, s’empara de moi, grise et humide. Mais je me suis dit que si j’allais réussir à changer le cours de la rivière du sud au nord, je réussirais aussi à éterniser le sourire dans la limpidité cristalline d’un théorème.

Je me réveillai avec cette pensée, indécise au réveil, mais de plus en plus claire avec le passage des heures. Seulement, comment changer le cours d’une rivière appartenant aux ombres fuyantes du rêve ? Et cependant, la réponse, la seule, était là, dans la possession du cours de l’eau par une quelconque ruse qui m’aurait permis de pénétrer dans mon rêve et de lui imprimer mon vouloir. Ainsi, je commençai à attendre chaque nuit aux portes du sommeil, l’heure quand, en abandonnant tout désir et tout pouvoir, je n’opposerais plus de résistance à la dissolution lente de mon corps en quelque chose de plus subtil qu’un souvenir, et à l’instant précis où cette transformation devait être accomplie, du néant de mon être, j’ouvrirais un troisième oeil pour contempler le spectacle. Fou, non ? Mais c’est seulement ce troisième oeil qui aurait pu m’aider à changer le cours de l’eau du sud au nord et à posséder le sourire en éternité. Il s’avéra, cependant, qu’il était plus difficile que je ne croyais à garder la pureté de l’image intouchée par un quelconque reste de mon corps qui ne voulait pas disparaître si facilement que ça. Il restait toujours soit une main, soit une jambe, soit un nez, des bribes d’être qui seraient disparues à jamais si seulement j’avais pu changer le cours de l’eau. J’analysai la situation et me dis que ce serait plus facile de lutter contre une seule partie de l’être, et qu’en réduisant tout mon corps à un nez, par exemple, j’aurais plus de chances ensuite de le faire disparaître ou du moins de le faire exiler dans la monade d’une existence séparée et non intrusive.

Il y a un seul être dans l’histoire de l’humanité à avoir réussi la performance de vivre indépendamment de son nez : c’est Kovalyov, l’illustre personnage de Gogol. Seulement, pour lui ce fut l’inverse. Ce n’est pas son corps qui est devenu nez, c’est son nez qui est disparu sans trace de son corps. J’ai brusquement eu l’idée qu’on pouvait écrire l’histoire de tous les personnages tragiquement séparés d’une partie de leur corps, et après une méditation prolongée, je suis parvenue à la conclusion que le chat d’Alice aux pays des merveilles, dont la tête, porteuse d’un mystérieux sourire, apparaît et disparaît tout aussi mystérieusement, devrait être en tête de liste. Pas par accident d’ailleurs, cette tête commençait toujours à prendre forme par le dessin d’abord imperceptible de son sourire, et seulement après, à se définir par le cadre des joues et les moustaches de la famille des félines, pour finir par les oreilles presque aussi ironiques que ledit sourire. Oui, cet intangible sourire d’une encore plus intangible tête était comme une lumière au bout du labyrinthe de mes rêves.

Je dédiai mon rêve suivant au chat ou plus précisément au sourire du chat dont je suivis l’ombre de la tête le long d’un tunnel argentin, surplombé de feuilles charnues tachetées de perles minuscules de rosée. Au bout du tunnel il y avait un portail que j’ouvris avec difficulté, pour rester aveuglée pendant quelques secondes par la lumière, blanche comme celle du néon. J’avançai vers le centre ; ici, un vertige m’absorba dans son coeur de feu, et je me sentis tour à tour, oreille, nez, oeil, bouche, rien. Je me retrouvai devant un coffre immense qui contenait : le nez de Kovalyov, le sourire du chat, l’oreille de Van Gogh, l’oeil de Mademoiselle Pogany.

Oui, c’était une belle collection, ou plutôt les débris d’un merveilleux collage qui ne cessait de prendre les formes les plus bizarres. Soixante-dix-sept fois il changea de forme, et la soixante-dix-huitième fois je soupirai, fatiguée et comme en rêve : “Dieu, donne-moi le pouvoir d’arrêter ça !”—et le diable entendit peut-être ma prière, car selon toutes les lois de la justice, Dieu n’aurait jamais dû répondre à quelqu’un d’aussi déchu que moi, ça devait donc être le diable, et à l’instant, tout mouvement s’arrêta. Le nez, le sourire, l’oreille et l’oeil—tout, poussière. Je sifflai là-dessus et la poussière s’envola se faisant une avec l’air, et dans cette nouvelle transparence, je vis mon visage comme dans un miroir, plus présent que jamais, alors que tout ce que je voulais c’était de le rendre plus absent, plus lointain et plus nu que le souvenir enchiffré dans un coffre vide. Je me rappelai la fascination ressentie jadis à la lecture du suicide de Chamfort, l’auteur de maximes qui a poussé la perversité de la raison si loin qu’après avoir raté son suicide, il l’a tenté une seconde fois en se coupant les entrailles avec un couteau, et manquant sa mort toujours, il s’est fait sortir les entrailles, toujours lucide et essayant désespérément d’échapper à cette lucidité. Oh, le suicide n’est plus ce qu’il était autrefois ! C’est au couteau de Chamfort, toujours frappant et toujours en défaut, que l’entêtement de mon visage de disparaître, me fait penser.

Je regarde tous ces fragments de corps et un désir insensé m’échappe des lèvres : “Oh, puissent-ils vivre à ma place !” Je vois comme mes paroles, à peine dites, s’envolent, et je reste, sans paroles, sans bouche, sans nez, sans oreilles et sans yeux, moi seule et le coffre, et puis le coffre seul, enluminé d’un merveilleux sourire lointain.

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