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Antonio Rocco : Pour convaincre Alcibiade, traduction anonyme du XIXe siècle révisée sur l'édition italienne de L'Alcibiade fanciullo a scuola (1988), NiL éditions, Paris, 1999.
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 Article publié le 11 juin 2007.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Antonio Rocco : Pour convaincre Alcibiade, traduction anonyme du XIXe siècle révisée sur l’édition italienne de L’Alcibiade fanciullo a scuola (1988), NiL éditions, Paris, 1999.

C’est un bonbon que ce petit livre, trop sucré et écœurant, mais il agace aussi les gencives et les dents et il est destiné à provoquer des rages dans les bouches et les têtes bien-pensantes qui en avaleront de travers, en penseront de guingois et s’étrangleront pour sûr ! Livre maudit, il s’est vu pourchassé dès sa parution anonyme en 1651 à Venise, traqué par les censeurs qui auraient volontiers voué l’auteur au bûcher avec son ouvrage. Car cet éloge fleuri de la pédérastie est un brûlot jeté au cœur du dogme, tout en étant une plaisante défense et illustration du désir libidineux des maîtres pour leurs jolis écoliers.

L’afféterie, plus précieuse que baroque, avec laquelle sont rapportées les qualités physiques et morales du jeune Alcibiade est d’abord agaçante : « Son front large et majestueux était pur et serein comme une belle matinée de printemps ; ses joues, où les roses se mêlaient aux lis sur un visage plein et ovale, surpassaient en attraits les délices des jardins du vallon de Tempé ». On y lit aussi, au passage, une féminisation du jeune homme qui est caractéristique de l’« éros » pédérastique du temps de Rocco et peu conforme à son prétendu modèle grec. Cependant il faut tenir ces élégances galantes pour une parodie du style « amoureux » en vigueur et y voir une provocation délibérée : l’auteur montre que l’on peut dévoyer une façon de dire tenue désormais pour inoffensive, tant elle est banale et usée, et lui faire porter la pleine charge d’un désir réprouvé, ainsi triomphant. La grivoiserie, souvent latente en ces tournures idéalisantes, est détournée et appliquée à un nouvel objet. L’on vient de nous parler de « jardins », d’un « vallon » et de leurs « délices », précisons ! Par un jeu réglé d’analogies, destiné à vanter la parfaite symétrie du corps de l’éphèbe (dont certaines des plus attrayantes beautés lui demeurent encore cachées), l’adorateur précise et dévoile. « Ainsi la poitrine correspondait au front ; les deux fesses aux joues ; le pénis au nez ; le jardin de volupté à la bouche ; au nombril le menton ; aux mains les pieds ; aux bras les cuisses ; au ventre le profil du visage, et partout le teint à la coloration. » Les rapprochements sont osés, ils permettent de décrypter les comparaisons laudatives antérieures et se révèlent uniquement motivés par le désir qui fait d’un certain « jardin de volupté » son but ultime.

Le maître, enflammé d’une manière dont on ne nous cache pas la manifestation souvent tyrannique (« pour satisfaire aux exigences d’une situation tendue, il fit en s’aidant de la main un sacrifice volontaire à son idole »), devra user de toute sa rhétorique pour convaincre le bel enfant de lui accorder sa fleur. Car le garçon est raisonneur et ne se contente pas de reprendre un à un les préjugés qui courent sur l’amour grec, il argumente quelque peu et il a bien le sens de la situation. Il est vrai qu’il raisonne en enfant des temps chrétiens, mais il finira par se rendre en véritable « éromène » (selon le terme grec) au désir non équivoque de l’« éraste » qui l’a si chaudement entrepris. Philotime, le précepteur, est un terrible et assez mauvais sophiste qui n’avance que par idéalisations forcenées ou par des comparaisons dépareillées qui, pour lui, valent autant de raisons. « Vice contre nature », objecte Alcibiade qui connaît l’antienne ! Le maître répond d’abord que ce sont les initiés, les politiques, qui ont fait une telle réputation à ces délices pour mieux se les réserver et écarter le vulgaire de leurs proies. Puis que c’est un problème de langage : puisqu’on appelle « nature » l’organe féminin, l’on traite l’usage de son opposé en « antinature ». Enfin que la Nature qui répand, pour un temps assez court mais plénier, un charme tout féminin chez les adolescents sait ce qu’elle fait en tournant alors l’instinct de ce côté c’est-à-dire vers « une partie si noble, si gentille, que le ciel pour l’honorer encore davantage, lui a donné sa forme sphérique ». Partie comparable donc aux astres et planètes et qui ne saurait « servir [seulement] à un usage ignoble et servile ». D’où il découle que c’est, au contraire, offenser la Nature que de ne pas répondre à cette invitation ! CQFD

Toutes les argumentations successives sont du même acabit, happées par une unique obsession. Et la génération, si les hommes n’aiment que les garçons ? Argument immémorial auquel le précepteur répond avec une misogynie grossière : les femmes ne servent qu’à la reproduction et gardent leur atout sur ce point, pour le reste, l’amour vrai est garçonnier. Et les animaux, si cet amour n’est pas « contre nature » ? D’une part, c’est un penchant trop noble pour des bêtes, de l’autre le maître reconnaît qu’il existe des jeux entre animaux qui s’approchent de ce goût, enfin il évoque l’attachement passionné de dauphins mâles pour quelques beaux garçons : la cohérence est faible, l’idée fixe patente ! Le sophiste recourt aussi à l’exemple des dieux et demi-dieux antiques : Jupiter, Apollon, Hercule, et il ridiculise au passage l’histoire de Sodome et Gomorrhe en en faisant un pur acte de propagande attribué à Moïse. Ce dernier, passant avec son armée exténuée près d’un immense lac de bitume, invente l’histoire des villes détruites pour leur péché « contre nature » afin de dissuader ses soldats et officiers de pratiquer entre eux le repos du guerrier tant leurs compagnes ont été enlaidies par les fatigues de la campagne et sont peu désirables. Rocco est sans aucun doute conscient que c’est là, à peu près en son milieu, le point le plus sulfureux de son ouvrage et que son invention est parfaitement blasphématoire, d’autant qu’il ajoute encore que les descendants de Moïse ont bâti, « auprès de leur temple le plus fameux, des maisons publiques consacrées à la pédérastie » ! De quoi se faire brûler par les Chrétiens et les Juifs à la fois !

Alcibiade a l’esprit concret et s’inquiète du plaisir donné et reçu, des avantages et des inconvénients physiques et moraux qu’il y a à prendre une voie détournée pour se satisfaire. Il craint la mauvaise réputation faite aux « gitons », il se demande ce que peut être le plaisir de l’« éromène » soumis à la pénétration de son amant et Philotime le rassure en idéalisant la relation, en soulignant qu’un amoureux habile et attentif sait ménager le plaisir du garçon qui le reçoit en lui. Il décrit dans l’accouplement des deux amis une figure esthétiquement parfaite de l’union, un anoblissement évident des fonctions naturelles et une plénitude sans pareille. Il n’est jusqu’à l’objection réaliste de l’éventuelle souillure pouvant résulter de l’issue empruntée qui ne s’inverse en promesse de fragrance car un noble et beau garçon ne peut que sentir bon en toutes ses molécules et « il n’y aurait là rien de dégoûtant ni de nauséabond : que dis-je ! ce serait un renfort de jouissance, un piment de désir ».

Mais ce qui va emporter la conviction d’Alcibiade et le rendre docile au vœu de son maître, c’est le détournement brutal d’une expression grecque que le philosophe emploie métaphoriquement mais que Philotime concrétise outrageusement : celle du « logos spermatikos », c’est-à-dire du discours susceptible de nourrir et d’engendrer, du discours fécond du bon professeur. « Le cerveau humain est, de nature, excessivement humide et froid ; en sorte que si rien ne vient le réchauffer, il reste obtus, incapable de connaître. Rien ne remplit mieux ce but [de le réchauffer] que le sperme d’un homme spirituel et instruit ; cette substance a une vertu miraculeuse pour cela. Infusée par la petite porte du “jardin”, grâce à sa chaleur naturelle, elle envoie vers les régions du cerveau des esprits alertes et subtils qui le disposent à s’assimiler les qualités de l’amant. » Aussitôt dit, aussitôt fait, et Philotime, chevauchant les rondeurs d’Alcibiade, se sent déjà au-dessus du septième ciel puisqu’il réalise l’harmonie des sphères par « son va-et-vient tantôt plus lent, tantôt plus rapide ». Sa félicité n’a d’égale que celle de son élève désireux « de devenir aussi parfait que son maître ».

Malgré ses outrances, les tarabiscotages de son style, la relative inactualité de son propos, nous ne pouvons qu’être sensible au courage de cet écrit qui proclame haut et fort, en plein XVIIe siècle chrétien, l’existence et la persistance d’un désir qu’il arrache, pour le louer résolument, à la nature qu’on veut alors lui assigner, celle de la malédiction et du péché.

Serge MEITINGER
17 mai 2005
Librairie du gay savoir, 4

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