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 Article publié le 23 novembre 2018.

oOo

Impossible de savoir ce qu’il écrivait ! Roman, poésie, souvenirs, style, créneau… Claudio refusait de s’expliquer. Pourtant, nous savions qu’il écrivait. Il entretenait même une correspondance avec Célia.

« C’est la preuve qu’il écrit ! clama Casio. J’ai moi-même… »

Il s’interrompit. Il n’avait jamais évoqué cette activité. S’agissait-il d’une intention ? Nous le pressâmes de questions toutes plus perfides les unes que les autres. Il avoua seulement :

« Je ne parlais pas de moi ! Vous pensez ! Moi… Non… je parlais de Célia…

— Elle écrivait… ?

— Ma foi elle écrit toujours…

— Première nouvelle ! »

Mais Claudio se présenta à la porte au bras de Célia. Chacun présenta ses hypocrites hommages et Célia trôna de l’autre côté de la table. Nous étions chez elle. Elle recevait le Mardi (je mets une majuscule). N’avait-elle pas un peu trop poudré son nez… ?

« Claudio … commença-t-elle, Claudio a quelque chose à nous dire…

— Il écrit donc, fis-je dans mon mouchoir.

— Nullement ! pesta le mis en cause. Si j’écrivais…

— Venons-en au fait, mon ami ! » coupa Célia.

Son nez saupoudrait le contenu de sa tasse. Elle fit un geste de la main pour inviter Claudio à prendre place près d’elle, mais debout. Il avait laissé son chapeau au vestiaire.

« Voilà… commença-t-il.

— Dites-le tout net : vous écrivez !

— Laissez-le parler ! » déclara notre hôtesse.

Claudio avala sa salive. Il tapota ses lèvres du bout des doigts. La pulpe était jaune, car il fumait beaucoup, sauf en présence de Célia.

« Voilà… répéta-t-il. Célia et moi…

— Un ouvrage à quatre mains ! m’écriai-je presque joyeusement.

— On dit « à deux mains », corrigea-t-on. Les quatre mains, c’est pour le piano…

— Bref…

— Et bien Célia et moi allons nous marier ! »

Célia se mit aussitôt debout, tapotant son ventre :

« Elle attend un enfant de moi, » déclara Claudio en rougissant.

Je me levai à mon tour :

« Mais cet enfant est de moi ! m’écriai-je. Célia ! Vous ne pouvez pas…

— Je peux. »

Et pivotant sur ses talons comme un militaire au rapport, elle s’enfuit. Je parle de fuite à dessein. Elle connaissait trop bien mes trop fréquentes habitudes. Je serrais mes poing dans mes poches.

« Elle vous abandonne, mon cher Claudio, dit quelqu’un.

— Pas du tout… Je…

— Affirmerez-vous que cet enfant est le vôtre ? »

Claudio avait déjà goûté à ma violence. Il recula.

« Vous n’allez tout de même pas le frapper pour si peu… fit quelqu’un.

— Célia ment, » dit un autre.

Et Claudio le savait. Avait-il une seule fois couché avec elle ? mais je ne posai pas la question. Il était temps de mettre fin à cette farce ridicule. Je montai. La porte de la chambre était ouverte. Je n’eus donc pas à la défoncer. Célia était assise sur le lit et pleurait. Je m’approchai, bouillant de fièvre.

« Enfin merde ! dis-je sans desserrer la mâchoire que j’ai naturellement close. Cet enfant ne peut pas être de Claudio …

— Il l’est !

— Mais Claudio ne peut pas…

— Il peut…

— Vous me racontez des histoires…

— Le test de paternité ne peut pas mentir…

— L’ADN maintenant ! »

Elle me coupait le sifflet. J’en suais. J’ouvris la fenêtre. En bas, la conversation battait son plein. Ils se turent soudain, certain levant la tête pour me voir. Je reculai.

« Vous… Vous et Claudio !

— Insémination artificielle.

— Vous vous aimez donc ! »

J’étais sur le point de perdre conscience. Une cigarette me ravigota. J’avais pris le temps de l’allumer. Maintenant, la fumée envahissait la chambre et Célia toussait.

« Jamais je me serais imaginé… commençais-je comme si j’entrais en conférence.

— Mon pauvre César ! Vous n’avez pas d’imagination.

— Comment pouvez-vous dire ça ! J’écris ! »

Ce n’était pas un aveu. Tout le monde savait que j’écrivais. Il m’arrivait même de publier. La cigarette crama mes doigts. Je la balançai par la fenêtre qui était fermée. Célia se précipita sur le mégot.

« Je regrette de vous avoir dit ça… murmura-t-elle si près de moi que je la crus sincère.

— Mais vous le pensez… Ah ! C’est trop… trop…

— Me vous frappez donc pas. »

Me frapper maintenant ! Me dire ça ! Moi qui l’ai si souvent corrigée…

« Je vous conseille d’avorter, dis-je sur le ton d’un avocat général. Vous n’êtes pas faite pour le mariage… Vous vous ennuierez… Claudio est terriblement ennuyeux !

— On peut le lire jusqu’au bout, lui !

— Mais de quel bout parlez-vous ! »

C’en était trop. J’allais la tuer sur place. Là, sur le lit. Étouffant ses cris. Comme on se retient d’écrire avant d’avoir vidé ses entrailles. mais quelqu’un montait. C’était Claudio, accompagné de Clara qui tenait un pistolet dans sa main. Célia, qui s’était sentie proche de la mort, les rejoignit.

« César ! »

J’avais crié mon propre nom. Mes genoux touchèrent le tapis vert et mou. Mes mains s’étreignaient. Je n’en pouvais plus de souffrir. On me laissa seul. Moi… pas d’imagination… moi qui écris sans autre projet que l’amour des autres… moi… seul maintenant… avec ce pistolet dans la main car Clara m’en a confié l’usage.

Je suis sûr que vous avez votre idée sur le suicide. N’importe qui peut avoir des idées. Il suffit d’aller les cueillir ici ou là. ce n’est pas bien difficile de nos jours. On peut même en discuter anonymement dans les réseaux. Que d’imbéciles à la frontière de la pensée ! Ça pullule comme les bactéries dans les marges de la plaie. Mais fort heureusement, tout le monde n’a pas plus d’idée que ça. On en reste généralement à l’opinion, quitte à en changer si la conjoncture l’exige. La pétoche est le guide des foules. TrouilleFurher ! Et vous venez maintenant m’importuner avec vos considérations morales et esthétiques sur un sujet qui exclut le plaisir ! Jamais je ne me suiciderai sans éprouver un dernier plaisir ! Je me fiche de votre morale ! Et vos critères esthétiques, qui veulent passer pour de l’humour noir, me font tellement rire que vous passez à mes yeux pour des lurons en foire !

Allons donc… Me suicider parce que la femme de ma vie en a choisi un autre et que cet autre n’a pas d’autre moyen de lui faire un enfant que de se branler dans une éprouvette ! Moi ! J’ai si souvent tenu un pistolet dans la main que je prends toujours le temps avant de m’en servir. Je ne suis pas l’impatient colérique que vous imaginez. J’ai toujours besoin d’un plan. Je ne conçois rien sans un plan préalable. Et une fois tracées les grandes lignes de ma composition, ma main affine le trait jusqu’à la ressemblance la plus exacte possible.

Voilà à quoi tient mon imaginaire : à la toile et au fusain qui la souille. Le reste est affaire de talent, pour ne pas dire de génie. Vous connaissez ma modestie. Et c’est avec humilité que j’étreignais la crosse d’ivoire de ce pétard ! Vous étiez redescendus, me laissant seul et désespéré dans cette chambre où j’avais connu le plaisir de donner du plaisir à une femme que j’aimais plus que les autres. Vous aviez débouché une bouteille pour fêter « dignement » le double évènement qui marquait d’une pierre blanche notre ancienne et future existence d’hommes et de femmes de goût. J’entendis le plop sans doute aussi précisément que le ploc de Bashô. Les mots m’habitèrent. Et c’est sans doute ce qui me sauva. J’ouvris la fenêtre et vous riiez déjà de ma chute dans les coussins du canapé d’osier façon Emmanuelle. Vous comprîtes que vous ne vous débarrasseriez pas de moi aussi facilement. Je descendis par l’escalier. Et Célia me reçut dans ses bras veloutés avec une joie qui m’était coutumière. Même Claudio leva son verre devant mon visage bavard. Et j’ai ensuite pris la cuite de ma vie !

Je ne suis pas rentré chez moi sur mes jambes. Ce sont celles de Bardolph qui me véhiculèrent dans le dédale des rues qui enfouissent mes modeste pénates. Clara, qui titubait avec imagination au milieu de la chaussée, racontait sa vie avec tous les détails nécessaires à la crédibilité de son récit. Mon esprit était occupé ailleurs et je parlais à l’oreille de Bardolph. Elle frétillait dans les moments où le plaisir était évoqué sans nuances. Mais le gaillard avançait sans se laisser impressionner par cette jungle urbaine. Il était tellement fantastique, ce Bardolph, que le peuple des trottoirs s’écartait prudemment à son passage. Il faut dire que je tenais toujours le pistolet. J’avais même tiré une ou deux fois sur la tôle émaillée d’un panneau de signalisation. J’ai toujours haï ces personnages de la géographie municipale. D’autant plus que leurs sbires, impeccablement cons dans leur uniforme, ne m’inspiraient que vomissement et critique documentée dans l’arsenal de la psychologie. Nous ne croisâmes pas un quidam digne de mon combat. Misérables ou mal fortunés, ils passaient leur chemin sans me poser de question au sujet de mon imagination. Bardolph avait-il retiré les cartouches du barillet après l’assaut que j’avais fait subir au panneau ? Cela n’est pas écrit.

Enfin, par une nuit sans lune mais peuplée de réverbères tenaces, Clara ouvrit ma porte et écarta le rideau tout en pressant le bouton d’un interrupteur. Bardolph me jeta sans ménagement dans un sofa de soie où je jouais le chou pourri. Cette baudelairienne interprétation du retour à la maison n’attira pas mon chien qui, comme de juste, se nomme Argos. Puis le solide porteur salua sans se retourner et disparut dans la porte, disparition que j’attribuai aussitôt à la fermeture du rideau. Les réverbères n’étaient plus de ce monde. J’étais chez moi. Avec Clara !

Elle se déshabilla promptement et se mit au lit. Je posai le pistolet sur la commode. Il jouxtait les bijoux de famille et quelques portrait qu’il n’est pas utile de décrire ici. J’allumai une cigarette en pensant à Zeno. Je n’avais pas assez bu. Et pas bu ce que j’aurais dû boire. La nouvelle m’avait décontenancé à ce point.

Je m’approchai du lit. Clara dormait nue et sans draps. Et sur le dos. J’admirai un instant ce corps magnifique. Aucune érection ne me confirma dans mon désir. Je me vis me voir dans le miroir de la console mallarméenne que j’ai acheté aux Puces un dimanche matin. Je me souviens encore de cette angoisse. Je m’assis au bord du lit. Clara gémit, comme dans le plaisir. Je revenais lentement à la conscience. Et je me mis à pleurer. Clara était mon épouse.

 

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