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Montesquieu : « Du crime contre nature », De l'esprit des lois, Livre XII, chapitre VI.
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 Article publié le 14 septembre 2007.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Montesquieu : « Du crime contre nature », De l’esprit des lois, Livre XII, chapitre VI.

Il est d’abord décevant de découvrir avec quelle précaution et quelle apparente ferveur Montesquieu, homme des Lumières, sacrifie au préjugé ancestral et contemporain bien que ce soit pour introduire, dans ce domaine, une idée de modération… « À Dieu ne plaise que je veuille diminuer l’horreur que l’on a pour un crime que la religion, la morale et la politique condamnent tour à tour. » Nous aurions bien tort de sous‑estimer « l’horreur » ici évoquée : elle est vivement ressentie et agissante et, d’ailleurs, elle continue de nos jours à opérer ; il faudra tenter d’en comprendre le ressort. Montesquieu toutefois veut aussi montrer que le crime contre nature, certes « horrible, très souvent obscur », est « trop sévèrement puni » : « Ce que j’en dirai lui laissera toutes ses flétrissures, et ne portera que contre la tyrannie qui peut abuser de l’horreur même que l’on doit en avoir ». L’analyste rigoureux des lois, des délits et des peines, est surtout sensible aux méfaits de l’arbitraire et il dénonce partout et toujours les excès en la matière conduisant à l’injustice et à une horreur qui redouble et aggrave la première : « Comme la nature de ce crime est d’être caché, il est souvent arrivé que des législateurs l’ont puni sur la déposition d’un enfant ». Dans la perspective de l’époque, le témoignage d’un enfant, être encore hors raison, tout comme dans l’Antiquité (ou même plus près) celui d’un esclave, être placé hors de l’égalité civique, n’est pas recevable comme justement fondé et d’évidents abus résultent de la sollicitation (souvent intéressée) de tels garants. Mais le vrai problème est la nature « obscure », « cachée », dérobée de ces actes et c’est elle qui suscite communément « l’horreur » dès le début évoquée, c’est elle qui induit la propension à un châtiment démesuré par rapport à la faute.

Pourtant Montesquieu est bien homme des Lumières en ce qui constitue son intuition centrale : « Il est singulier que, parmi nous, trois crimes, la magie, l’hérésie et le crime contre nature ; dont on pourrait prouver du premier, qu’il n’existe pas ; du second, qu’il est susceptible d’une infinité de distinctions, interprétations, limitations ; du troisième, qu’il est très souvent obscur ; aient été tous trois punis de la peine du feu ». Ce qui lie ces trois crimes c’est leur obscurité c’est-à-dire la difficulté qu’il y a à établir, cerner et matérialiser le corps du délit : le philosophe montre que, pour les deux premiers, celle‑ci mène à conclure à la quasi inexistence du crime. En bon rationaliste, il ne peut admettre l’effectivité agissante de l’acte magique en tant que tel ; ce dernier n’est que charlatanerie ou jeu d’illusionniste et pourrait être d’ailleurs puni à ce titre mais non « de la peine du feu » ! En chantre éclairé de la tolérance, il ne peut que minimiser la portée des déviances par rapport aux dogmes établis et rappeler les « distinctions, interprétations, limitations » nécessaires ! Il devrait, en bonne logique, en faire découler l’idée que, dans le troisième cas également, le crime est plus imaginaire que réel, qu’il est du moins largement sujet à l’interprétation tout comme le crime d’hérésie, mais Montesquieu, implicitement, ne va pas tout à fait jusque là, il se contente de déplorer la rudesse excessive du châtiment. Qu’a donc de spécifique l’obscurité du « crime contre nature » pour que, lui accordant le bénéfice du doute et préconisant une relative modération à son endroit, on ne l’exonère tout de même pas effectivement de la faute et de « l’horreur » qu’elle provoque ?

Ce qui reste inexpiable, de facto, c’est l’offense censément faite à la nature et, dans une époque où les esprits les plus éclairés vouent une véritable dévotion à cette Nature, à ses lois comme au droit naturel, il paraît insensé de disculper un acte délibérément « antiphysique » ! Pour sortir de la contradiction, il faudrait abandonner ou élargir considérablement la référence à la nature, mais les défenseurs desdits « droits de la nature » ne sont pas encore prêts à une telle mutation, puisqu’ils lisent, en le chemin tracé à l’homme par la pure Nature, la voie même de la liberté et des libertés à venir. Ce qui va contre la nature, comme le despotisme et l’arbitraire, comme le caprice humain dénaturé et dénaturant, ne saurait être positif ni même neutre et l’obscurité de ce crime est, en partie, due à cette manière d’outrecuidance qui fait sortir de la raison autant que des lois naturelles de la perpétuation de l’espèce. Montesquieu ne reconnaît pour « excuser » partiellement cette pratique que l’influence d’une coutume abusive mais prestigieuse : la nudité de la palestre chez les Grecs et l’amitié virile nécessaire à l’éducation du guerrier comme du citoyen, ou le confinement outrancier des femmes, réservées à quelques‑uns, chez les Arabes et les Asiatiques. Il attribue aux mauvaises méthodes d’éducation en vigueur de son temps la propagation de ce penchant, appelle à une répression proportionnée, ferme et juste, « et l’on verra soudain la nature, ou défendre ses droits, ou les reprendre ». Il conclut ce bref chapitre par une péroraison qui personnifie cette admirable et « libérale » entité : « Douce, aimable, charmante, elle a répandu les plaisirs d’une main libérale ; et, nous comblant de délices, elle nous prépare, par des enfants qui nous font, pour ainsi dire, renaître, à des satisfactions plus grandes que ces délices mêmes ».

Certes, ce faisant, le philosophe semble seulement endosser un argument millénaire utilisé contre la pédérastie, mais il nous apparaît plus précisément apaiser en lui, par cette évocation fleurie et inutile en ce lieu, insistant sur les « plaisirs » et les « délices » permis, une sourde inquiétude dont l’emploi du terme d’« horreur », en exorde, avait déjà indiqué le ton. « L’horreur » est ici fondée, nous le pensons, sur l’image désirée et interdite à la fois de la sodomie : l’imagination, prévenue par tous les anathèmes de la tradition morale et religieuse, s’empêtrant entre désir et refus de voir, peine et s’exténue autour d’une représentation impossible dont elle n’arrive à assumer ni la plénitude ni la censure. La bassesse corporelle de l’acte, considérée comme dégradante, dénaturante, souillante, et qui ne rime que trop parfaitement avec sa bassesse morale, est un alibi et l’image indistincte qui en résulte permet de se complaire en une évocation répulsive en même temps qu’obsédante. Le tiraillement entre répugnance et attirance (qui peut être seulement celle du voyeur) contraint à projeter toute « l’horreur » sur autrui, sur l’acte de déviance ou le déviant, et à se réfugier dans une représentation valorisée de la bonne et droite Nature, pavée de « plaisirs » et de « délices » comme l’Enfer l’est de bonnes intentions !

Nous tenons là, il nous semble, l’une des racines de l’homophobie, comme on appelle de nos jours ce sentiment de rejet, et la rage agressive qui en découle souvent est à la mesure du refoulement opéré. Moins l’on veut connaître la portée vraie de ses potentialités désirantes, plus « l’horreur » croît ! Plus l’on s’approche d’une reconnaissance exacte de sa propre et multiple envie de voir comme de savoir (que l’on peut d’ailleurs diversement gérer), plus l’on devient tolérant ! Que penser de Montesquieu en la matière ? Il est difficile de faire la part du tribut, plus ou moins nécessaire, sciemment apporté aux idées reçues et aux jugements moraux de son époque — ce qui est aussi une précaution — et de l’équation personnelle. Il apparaît cependant que, même si le chantre de l’esprit des lois partage en grande partie le sentiment d’« horreur » de son temps envers le « crime contre nature », il sait raison garder et jauger peine et délit à une mesure humaine, désavouant fermement l’obscurantisme qui condamne les sodomites à « la peine du feu ».

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