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 Article publié le 14 février 2008.

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Atelier d’écriture
de Rodica DRAGHINCESCU
à paraître en mars

L’écriture est un long dialogue avec soi-même ... apud Nathalie Sarraute

Bien sûr, il y a des gens qui écrivent pour seulement écrire et communiquer, écrire et partager leur écriture. D’autres écrivent sans rien se proposer. Ecrire dans l’enchantement d’écrire. Ecrire. Pour accoucher de soi-même sans douleurs. Accoucher le soi-même de soi-même sans douleur. Ou l’accoucher de l’Autre qui simultanément nous accouche de lui-même ! Inventer la posologie du sens unique mais pourtant commun. Créer des liens, nourrir l’Autre et s’en nourrir.

 Ecrire ? Il y a quelques décennies le journal Libération demandait à des écrivains de renom pourquoi ils écrivaient  ? A cette question encore à la mode, Samuel Becket répondit : « Bon qu’à ça » Eloquent, son humour noir et définitif avait résumé le fond et la forme d’une pensée et d’une œuvre à part.

Ecrire c’est créer une présence, remplir ce qui nous manque. « Tout commence à partir de ce manque » dit le poète belge Eric Brogniet. Ecrire. Sur le vide de la vie ? Sur la vie du vide ? Décrire le vide plein, l’absence noire. Redéfinir le vide vidé, l’absence blanche. Ecrire de la poésie ou de la prose ? Qu’importe ?! La poésie protège les mystères des prosateurs, elle les garde chiffrés mieux que tout autre énoncé. Les poètes habillent et habitent les frontières des vérités (absolue et relative), (ren)forçant le fini par l’infini et le visible par l’invisible. Leur nature est non de dissimuler mais bien de laisser deviner leurs symboles. Car qu’est la culture sans poésie ? L’humanité sans poésie est une fin quelconque.

Plus près de nous, Jean d’Ormesson essaie d’expliquer à sa façon, l’acte d’écrire : « Ecrire, c’est inventer avec des souvenirs. » En écrivant, on extrait de soi des réflexions, des sentiments et des épisodes sensoriels intimes et dangereux, tantôt enrichissants, tantôt banals ou fabuleux, mais toujours soumis à la pérennité que leur confère l’écriture. Une fois notées et métamorphosées en pages de littérature, les paroles sensibilisées vont porter une trace, appelons-la signature, plus ou moins fidèle de la pensée, ils vont projeter sur la feuille de papier (l’une des surfaces de l’âme), notre vie intérieure, avec ses abysses labyrinthiques (bonheurs, malédictions, découvertes, preuves de courage et de sagesse, révoltes, passions, etc).

Les fils mêlés du noeud gordiennement artistique sont difficiles à défaire. Comment guider cette action ? Et en a-t-on vraiment besoin ? Car seulement, elle compte. Jamais son résultat et son interprétation. L’acte d’écrire a pour lui le fait que l’écriture n’attend jamais rien de son scripteur et, quoi qu’on le juge ou préjuge, elle, l’écriture, subsistera. Pour qu’elle s’en porte garante il lui faut au moins un témoin, un lecteur, une sage-femme, tout comme Aristote ou Socrate l’ont été dans leurs dialogues avec leurs dialogueurs. 

Pourrait-on évoquer la péridurale de l’imagination ? Accouche-t-on de son imagination même avec douleur ? Tout être humain a de l’imagination ! A en revendre ! Alors ? Pourquoi cela ne lui suffit-il pas ? Pourquoi faut-il assumer ces épreuves douloureuses et la douleur mère pour accéder à une imagination créatrice et surtout à son langage chiffré ? Des chiffres et des symboles chiffrés qui mènent aux trésors de l’imaginaire ? (…). A mon sens, si cette métaphore tient, c’est parce que l’on est "fatalement malade" de quelque chose de beau ou de laid, et que l’on se met en nécessité de mettre bas, de s’en libérer (…), de se libérer d’une grossesse, d’un brouhaha des pensées, d’un poids intérieur qui alourdit notre respiration et notre conscience. La métaphore tient encore lorsque l’on remarque que le nouveau-né, notre texte, est heureux et crie muettement dans ses pa(m)p(i)ers, couches – papyrus, d’une façon analogue à son accoucheur. Serait-ce là l’acte indolore d’un acte d’écriture réussit ? Oui, pour les uns, non pour les autres… Cela dépend du vécu et de son dire.

Comment accouche-t-on de la littérature ? Accouchement douloureux ou accouchement indolore ! Le temps y a un mot à marquer et un soin à faire. Faut-il que cet accouchement soit célébré dans un absolu silence, ou avec des mouvements et des sentiments stylés, naturellement neutres ou abstraits.

A l’origine, l’être humain reçut une nature originale et poétique. Les contraintes et les contrats que la société lui imposa au fil des temps ont affecté nos différents âges biologiques et notre créativité primaire. L’humain se ratera toujours après l’enfance. L’âge adulte ne lui permet que de récupérer et de réparer les investissements et les dons perdus depuis sa prime jeunesse …Tout enfant est artiste en miniature. L’artiste adore jouer, il garde encore la fraîcheur, l’innocence et la crédulité de l’enfant. Je (pré)suppose que l’on vient au monde avec une prédisposition pour ce qui est captivant, beau et bon. Nous essayons de préserver en nous, dans les plis secrets de notre âme, un cachet particulier, un style, un imaginaire intime, sensuellement profond. Le mal et ses malheurs, nous les connaîtrons plus tard, ils nous seront appris. Même si notre pureté basique se laisse affecter par les impuretés de l’extérieur, même si notre société nous exploite psychologiquement, nous explique et nous implique socialement, un jour, notre bonne nature, nos qualités purement humaines reviendront à nous sur le terrain des arts et des jeux artistiques.

L’énigme de l’écrit se renouvelle et s’approfondit chaque fois que l’on essaie de l’expliquer. Jamais l’acte d’écrire ne nous impose le devenir, le ce qu’on appelle devenir écrivain mais bien le devenir autre chose. Ecrire = capter et rendre l’essence de notre monde au Monde.

La qualité en littérature et en art a du bon sens. Qu’est-ce le bon sens appliqué à l’originalité et au style que réclame une œuvre ? C’est le soin d’employer les matières et les mots dans leur vrai sens, dans la géométrie du cercle, comme nous l’aurait conseillé Blaise Pascal, et autant que possible dans leur sens le plus restreint et le plus certain, afin de faire voyager le lecteur plus loin, de le promener sur la surface imaginaire et polysémique de nos mots les plus chers.

L’écrivain lance, élucide ou apaise des énigmes. Il est dans une situation spéciale, il est en cas et position de danger. De plain pied, il est corps d’ange créateur et ne le sait pas. L’écrivain est en danger d’ange. L’écrivain est le plus beau danger de l’ange, celui qui le mettra en situation de parler. L’état d’ange créateur (ou de Muse) n’est pas un état normal ; il correspond à une sensation d’impondérabilité, de chute libre et continue. Son écriture (état de transe) descend du Ciel des symboles sur l’océan blanc et neutre de la feuille et n’est pas toujours la transcription ou la réinterprétation d’une histoire réelle qu’il a emmitouflée dans sa tête, mais bien un modèle à rebours, d’angélisation, de cielisation, de communication sourde-muette, en braille, à fleur de peau, d’œil et d’oreille, sans réserve et peur des civilisations (…). La dernière étape, hors transe, la plus importante peut-être, est la descente, l’atterrissage et la prise de connaissance, qui reste à venir (...).

« On ne naît pas auteur, on le devient à force d’écrire. » affirme Nicole Biagioli-Bilous, professeur de langue et littérature françaises à l’UFM de Nice. Je dirais, pour mieux mettre en évidence le don de l’écrit : nous naissons ange ou muse avant de perdre nos ailes et notre transe au fur et à mesure qu’on nous raconte pour qu’on apprenne à parler mais on le redevient invisiblement/mystérieusement à force d’écrire. En écrivant, nous rajeunissons, nous (r)angenissons, nous retrouvons le bonheur d’exister dans la seconde.

A quoi sert d’écrire ? Question fumeuse, un peu comme A quoi cela sert-il de poster une lettre ? Et puis les méfiants, me corrigeraient : A quoi cela sert-il de publier un livre ? C’est comme si l’on ouvre une lettre qui arrive en réponse à la nôtre : on en extrait fiévreusement le contenu. Nous nous attendons à tout et à rien. Nous sommes destinataire et destiné au message qui nous concerne ce qui donne un peu de sens à notre quotidien.

Un livre est un livre, une rose est une rose, aurait répliqué la poétesse allemande Rose Ausländer. Ce livre que j’essaie de préfacer métaphoriquement sans trop m’éloigner de la réalité, cette liasse de lettres à l’inconnu, écrites par ces 7 débutants en littérature, est une anthologie mixte, de poésies, nouvelles et théâtre, illustrée par les auteurs mêmes ; un fruit commun à l’aspect imaginaire d’une grappe de raisin, dont les baies seraient les miroirs des pensées et des mains qui les ont travaillées, et la peau abriterait le contenu et l’arôme des destins qui s’y écrivent.

Preuve de renouement avec l’univers fascinant des livres, façon de combattre contre le temps, cette nouvelle anthologie littéraire est un défi artistique jeté au dégoût, au blasement, à la satiété et la vie routinière. Je ne pourrais pas vous dire davantage, car bon nombre d’auteurs regroupés dans cet ouvrage cultivent la modestie et la discrétion. Et bien qu’ils aient des âges et des métiers différents, de la plus jeune, Séverine Le Burel (14 ans) ou de l’atypique et terrible Maxime Dross (18 ans) aux autres, déjà adultes et épanouis dans leurs professions, les 7 débutants se donnent rendez-vous dans ce livre-éventail, exposant plusieurs styles et sensibilités.

Les Lorrains Rolande Scharf, Maxime Dross, Sylvie Simonelli, Patricia Scholtes, Jean-Luc Kockler, Michel Mellet et Séverine Le Burel se sont rencontrés dans le cadre d’un atelier d’écriture, aux côtés d’autres personnes qui côtoient et partagent cette ancienne et belle passion. La majorité de ces auteurs affiche une forte fascination pour la lecture, les mots et l’écriture cathartique. Parmi eux, nous découvrirons Jean-Luc Kockler, le rockeur romantique, amoureux du rythme et du lyrisme, le scientifique Michel Mellet, un cynique passionné par l’(al)chimie de l’écriture, la psychiatre Rolande Scharf, auteure d’histoires cinglantes et de poèmes bouleversants, Sylvie Simonelli, qui traite de manière originale les lettres et les mots, et Patricia Scholtes, l’amoureuse de la vie, décrivant de son humour tonifiant la grisaille de l’instant.

Chaque nouvel auteur nous apporte autre chose. Nous y découvrirons plusieurs témoignages, plusieurs styles, plusieurs genres, des textes sur la vie des gens, sur les souvenirs des rues, des maisons et des jardins, sur les fêtes et les cimetières de la pensée.

7 interviews précèdent les textes. Dans leurs énoncés, les questions de chaque interview fournissent des informations générales et utiles sur l’interviewé, en essayant de le rapprocher, de l’extraire de sa timidité et de sa méfiance (…), pour l’aider à mieux s’installer dans la normalité d’une belle rencontre. Parler le langage de sa propre sensibilité en s’adressant à tous ceux qui s’y retrouvent. Parler avec chaque auteur de ce qu’il a peur d’aborder. Le faire sortir de l’anonymat que lui seul s’impose, prendre soin de ses compétences, lui inculquer l’envie de débattre et de vaincre les solitudes, les crises et les reculs du tout début (…). Etre à l’écoute, vivre le bonheur de l’ensemble et du partage.

Ecrivain et animateur d’ateliers d’écriture, connaissant personnellement ces 7 auteurs, j’ai désiré demeurer au plus près d’eux et de leurs sources. Aussi se fait-il que dans notre collaboration, j’ai essayé d’avoir une approche directe, sensible et détaillée. La surprise fut grande, car questionner les gens n’est ni simple ni relaxant. Les mots peuvent bouleverser et même blesser. Parfois, en plein dialogue, j’ai pu constater que tel ou tel auteur n’était plus présent, qu’il s’était égaré, caché et blotti quelque part, quelque instants, au-delà de sa présence physique et psychique. Que faire dans ces cas ? Il faut alors savoir comment et où retrouver la personne surtout quand elle ne veut plus être jointe. Abandonner le projet de dialogue (…) ? Pourquoi la personne en question ne veut-elle plus être atteinte ? Tout simplement parce qu’elle pèse en permanence le pour et le contre, le « ce que j’ai dit » et « ce que les autres vont comprendre ». Comme toujours, ce sont les hésitations des premiers pas, la peur du ridicule, le « je n’en crois pas mes yeux ! », le manque de confiance, l’habitude de rester dans l’expectative, sur son quant-à-soi.

Il est moins compliqué de réaliser un entretien avec un écrivain chevronné. Les chevronnés ont été déjà la cible des critiques, ils ont franchi le seuil des « qu’en dira-t-on », ou ils ont eu le bonheur de constater que leur début a bien mérité tous leurs efforts, que les voies de la réussite littéraire quoiqu’elles soient bizarres et imprévues, s’avèrent parfois encourageantes et stimulantes. D’une manière intelligente ou naïve nous pourrions affirmer qu’écrire de la littérature vaut la peine de commencer à le faire si cela nous tient à coeur. Pourquoi ? Parce que !

Marque d’optimisme et d’intelligence sensibles, Seulement (…) n’est pas un livre qui répand encore des idées poussiéreuses et ringardes, n’est pas un autre bouquin à dormir debout. Ces témoignages et textes présentent les traits définitoires de plusieurs tranches d’âges, de plusieurs niveaux de culture, et donc de plusieurs générations. Par ci par là, encore jeune ou inégal, mais innovateur et prometteur dans son inégalité, leur publication collective crée une ouverture dans les nouvelles pratiques culturelles modernes. Belle aventure en paroles, sur la parole authentique de ses créateurs, Seulement (…) invite à une autre réflexion sur le contemporain.

Libérons-nous des clichés journaliers, des préjugés du genre « tout a déjà été dit en littérature », lâchons-nous, comptons ensemble au moins 7 pas vers des chemins inconnus. Il n’est jamais trop tôt pour faire confiance aux autres.

 

Rodica DRAGHINCESCU
Extrait de la préface de SEULEMENT

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