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Objets photographiés par Valérie CONSTANTIN préface : Le silence, palliatif du bonheur
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 Article publié le 13 avril 2005.

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On n’est jamais aussi proche de soi qu’au contact de la matière choisie pour créer. Laissons d’ailleurs ce temps à l’imagination. Pour le moment, du cuivre recuit, de l’étain, un chalumeau, l’étau, les burins et les bédanes qui servent d’enclume, le touret aux meules biseautées, les marteaux, leurs impacts pointus, tranchants, plats, en bosse ronde, l’eau qui refroidit, la pince qui enserre. Le silence est en soi. Autour, tous les bruits formés par les contacts de l’outil et de la matière en formation. Le pire, c’est le touret dont la rotation envahit l’espace au point de rendre sourde toute parole prononcée derrière soi, pour demander quoi ? On n’exige plus rien de celui qu’on croit concentré sur sa tâche et qui en réalité, malgré tant d’évidence de bruits, d’odeurs, de poussières, n’est plus là.

Un bédane, retourné, est resté entre les mâchoires de l’étau. Mauvais pour l’étau. Il faut le desserrer avant de se laver les mains. Pâte Arma longuement pétrie entre les peaux que les mains ont données au travail de la matière. Était-ce du temps ? L’ouvrier perd son temps, souvent. L’artiste ? N’était-ce pas plutôt le moyen de penser, une fois n’est pas coutume, que c’était la géométrie, une géométrie sans vecteurs, presque plane, abaque aux salissures lentes qui sont peut-être les seules traces de temps.

Polir, arracher le reflet à l’oxyde, le blanc de l’étain, le vert du cuivre, est un acte qui ramène au temps. On perçoit mieux alors ce qui se passe, ce qui n’a pas cessé de se passer autour de soi. On est moins dedans, presque dehors. Petit à petit, la propreté se fait. On a changé de surface, on est passé de l’établi qui témoigne de l’effort au plan noir de la table à dessin où, simplement posé comme entre deux seins, l’objet commence à ressembler à un bijou et appelle la chaîne, le fermoir, d’autres soins de détails, la peau acide qui élimine le défaut, la brosse douce qui interdit les différences de perception et l’oeil qui s’exerce à imaginer le balancement entre les doigts distraits, un autre regard qui mesure l’ensemble, s’attarde finalement au personnage. Séduction.

Faut-il franchir le pas qui sépare l’ouvrage de la décoration à laquelle il est destiné. Accessoire, cette forme martelée, pliée, tordue, grattée, taraudée, limée, cette forme qui s’est soumise sans s’abandonner pourtant, est-elle celle d’un bijou que la femme, ou toute autre créature qui se sent intimement femme, porte comme quelque chose qui, sans lui appartenir, serait cependant le prolongement de son secret dans le spectacle de soi donné aux autres ? Cette forme n’est-elle pas plutôt la clé d’autres formes arrachées à ce silence que les autres prennent pour une absence provisoire et nécessaire, sereine en somme ? Votre esprit prétend revenir avec une forme qui prendra forme sur le corps qui attend.

Au fond, l’effort inspiré par la formation de l’objet, applications obliques de l’instinct, de l’expérience et du désir, est tellement différent de l’effort intellectuel et tellement plus propice à la fois à la tranquillité et à l’exigence, que le retour à l’établi est inévitable et du coup, prévisible. Attente mesurée sur le fil de l’agacement provoqué par les contingences, par cet autre effort intellectuel qui consiste dans le calcul des devoirs, des intrigues contre la misère, des promesses peut-être qui font le lit du quotidien.

Revenir à ces formes par le moyen de l’optique photographique est une preuve adressée à la mémoire. Là où je situe la difficulté ou le plaisir d’une facilité, il n’y a plus que la géométrie du foret et de la lime. Et pourtant, je me souviens, je redeviens écrivain, je ne suis plus à cette forme qui m’a réclamé tout entier, qui m’a soustrait aux autres, qui m’a donné le seul silence véritablement rempli de silences. L’objet, à enfiler sur une chaîne ou sur le dard d’un piédestal, n’est plus ce qu’il a été. Désormais, il peut plaire. Moi, je suis à son texte et ce nouveau silence n’a plus le charme de l’effort physique appliqué à ce qui peut prendre forme sans avoir ni de nom ni de sens.

Patrick CINTAS

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