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La Palliri
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 Article publié le 3 avril 2011.

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Traduction : Emilie Beaudet

 

Palliri I (1973), Óleo sobre masonite del pintor orureño Eduardo Ibáñez.

 

On raconte que le Tio tomba amoureux de la plus belle Palliri du campement minier. Elle répondait au nom de Soledad Chungara ; elle avait de longues tresses et la peau plus blanche que de la porcelaine chinoise. Et bien qu’elle ressemblât parfois à une bonne sœur avec sa mantille blanche sur la tête et sa jupe noire qui lui descendait sous le genou, elle était considérée comme une femme de mauvaise vie. Les mineurs n’osaient pas la regarder dans les yeux, parce qu’ils disaient que sa disgrâce se cachait dans sa beauté.

En réalité, personne ne savait d’où elle venait. Elle n’avait ni enfant ni mari, mais elle travaillait comme Palliri dans les desmontes, triturant et triant, marteau en main, les résidus de roche minéralisée que l’entreprise accumulait comme réserve dans un coin du campement minier. Ensuite, elle commença à travailler à l’intérieur de la mine, où le Tio, au moment même où il la vit dans la lumière des lampes qui ressemblaient à des lucioles, s’allumant et s’éteignant dans la galerie, s’éprit de suite de la Palliri, laquelle, malgré ses vêtements de mineur, avait le buste rebondi, les hanches larges et les cheveux tressés.

Le Tio se leva de son trône et, jaugeant la taille de ses fesses qui, si elles n’appartenaient pas à une femme, pouvaient très bien êtres celles d’une mule, lui parla dans une langue que seuls comprenaient les mineurs les plus anciens. La Palliri ne dit rien et ne prit pas non plus peur en présence du Tio, dont l’image démoniaque était la plus horrible qu’on eut jamais vue. Le Tio revint s’asseoir sur son trône et la Palliri s’assit sur le callapo, en attendant que les autres quittent la galerie. Lorsque la Palliri fut seule avec le Tio, elle lui offrit une poignée de feuilles de coca et une gorgée d’eau de vie. Elle lui mit un k’uyuna dans la bouche et la cigarette illumina leurs deux visages. Ils se regardèrent alors de près, de très près, tels la Belle et la Bête. Le Tio lui caressa les seins d’une main qui avait des griffes comme celles des démons et la Palliri se contenta de croiser les jambes.

Ils ne se parlèrent pas, jusqu’à ce que lui rompe le silence et dise :

-Tu es la première femme qui entre dans la mine habillée en homme.

Elle resta silencieuse. Elle éclaira le Tio avec la lampe accrochée à son casque et répondit :

-Je suis là parce que je veux gagner de l’argent avant de retourner dans mon village.

Le Tio éclata d’un rire sonore. Il la regarda en ouvrant grand ses yeux comme des projecteurs et lui offrit le meilleur filon d’étain, en l’échange de quoi il devenait son maître. La Palliri accepta le pacte, mais à condition de voir d’abord la veine. Le Tio tint parole. Il la prit par la main, la conduisit jusqu’en haut d’une galerie éloignée et lui montra la veine. La Palliri, émerveillée, contempla l’étain qui brillait comme la tête d’un énorme clou encastré dans la roche. Elle remercia Dieu et la Pachamama, mais songea à tromper le Tio ; dans un premier temps elle exploiterait la faille, amasserait l’argent puis quitterait le campement minier par le même chemin qu’elle avait emprunté en arrivant.

Le Tio l’attendit assis sur son trône, sans l’appeler ni la surveiller. Elle exploita le filon, commerça l’étain et devint la femme la plus prospère de la région. En peu de temps elle fut maîtresse du campement minier, et exigea le respect de ceux qui la regardaient avec mépris. Mais comme les gens savaient que sa richesse était le résultat d’un pacte avec le Tio, ils la traitaient avec distance et méfiance. De plus, à quoi lui servirait tout cet argent, si elle avait vendu son âme au diable ? Les mineurs les plus anciens commentaient que la Palliri ne serait jamais heureuse, elle ne ferait que se donner au Tio comme esclave, car le bonheur d’une femme ne résidait pas dans les richesses, mais dans la simplicité et la dignité de son corps.

C’est ainsi que la Palliri, victime de son manque d’ambition et de ses charmes, se vit bientôt enveloppée dans une vague de désespérance et de de désenchantement. Elle ne savait que faire de l’argent ni comment honorer son pacte avec le Tio. Elle était tourmentée et sa vie devint un cauchemar. Elle ne retourna jamais dans la mine et s’enferma dans une chambre de laquelle elle ne sortait que pour boire et manger.

Le pire étant que le Tio, dont le visage effrayant était resté gravé dans sa rétine, la poursuivait jusque dans ses rêves, dans lesquels elle se voyait nue et enchaînée contre la roche d’un coin abandonné, où le Tio, les yeux reluisant de furie, la dépouillait à coups de fouets, tandis qu’elle le suppliait de lui pardonner, lui promettant de tenir sa promesse de lui donner sa vie. D’autres fois, elle sentait que le Tio l’habitait, car dans la journée elle rêvait de lui et dans la nuit elle le sentait en elle. Au moment de copuler, il la pénétrait avec le feu de son corps et le souffle de sa respiration. Elle pleurait à grands cris dans son sommeil et se tordait comme une couleuvre dans son lit. Au réveil, baignée de sueur et de larmes, elle avait la sensation que le Tio avait été avec elle et avait accédé à son intimité par la concavité humide qui s’ouvrait entre ses jambes.

Finalement, la Palliri, fatiguée de supporter ces cauchemars tortueux, cessa de dormir et se maintint éveillée avec de la coca et de l’alcool, jusqu’à ce qu’un jour elle chargea ses affaires dans une voiture, s’installa sur le siège avant et tenta de fuir vers une ville inconnue, où le Tio ne la retrouverait pas.

C’est ainsi qu’elle quitta le campement minier, soulevant des nuages de poussière tout au long de la route.

Le même jour, selon ce que racontèrent les agents de la circulation, la Palliri mourut dans un accident de la route. L’auto fit des tonneaux dans un ravin où aucune rivière ne coulait et aucun vent ne soufflait. La catastrophe survint exactement dans le virage connu comme la Dent du Diable, là même où le Tio la surprit.

Au bout d’un moment, la Palliri, transformée en revenante, réapparut dans le campement minier. Les femmes, en la voyant errer durant les nuits de pleine lune, la regardaient avec méfiance et compassion ; tandis que les hommes, qui la considéraient comme une femme de mauvaise vie, lui crachaient au visage quand ils la voyaient rôder vers l’entrée de mine.

La Palliri, qui ne perdit ni sa beauté ni l’habitude de s’habiller avec des bottes, une salopette et un casque, entra à nouveau à l’intérieur de la mine, où le Tio l’attendait les bras ouverts et la joie dans le regard.

 

Glossaire :

CALLAPO : m. Tronc d’arbre qui sert de marche dans la mine.

DESMONTE : m. Entassement de résidus de la mine considérés comme stériles, mais qui, en réalité, constituent d’importantes réserves pouvant contenir de l’étain.

K’UYUNA : m. Cigarette de facture rustique.

PACHAMAMA : f. Mère Terre. Divinité des Andes.

PALLIRI : f. Femme qui, à coups de marteau, triture et choisit les morceaux de roche minéralisée dans les desmontes.

TIO : m. Dieu ou diable de la mythologie andine. Les mineurs le craignent et lui rendent hommage en lui offrant des feuilles de coca, des cigarettes et de l’eau de vie.

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