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L'image du Tio
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 Article publié le 3 avril 2011.

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Traduction : Emilie Beaudet

 

El Tío, foto de Christopher Hines

 

Sinforoso Choque le revit en rêve ; il avait un corps grotesque, un visage féroce, des yeux étincelants, un nez épaté, des canines acérées, la langue pendante et des oreilles d’âne. En réalité, vu de près, son visage ressemblait au masque du diable qu’il avait accroché au mur de sa chambre, à côté de la Vierge de la Mine. Mais si ce personnage énigmatique avait pénétré dans ses cauchemars, comme s’il était fait de la même substance que ses rêves, cela s’expliquait par la simple raison que Sinforoso était atterré par son image, depuis la première fois où il l’avait vue dans la galerie proche du lieu de travail du qhencha Condori, un homme d’origine douteuse, qui avait non seulement appris à pactiser avec le Tio, mais aussi à communiquer avec l’esprit des mineurs morts dans le labyrinthe des galeries.

Il se leva du lit comme au sortir d’une mauvaise cuite et se dirigea vers l’entrée de la mine avec le son de la sirène du syndicat, dont le hululement était plus triste que le hurlement d’un loup. Dans son sac de Calcutta, éclaboussé par les goûtes de silice, il avait un paquet avec du maïs, de la viande séchée et du chuño pour son repas ; une bouteille d’eau de vie et une ch’uspa pleine de coca, de lejia et de k’uyunas pour la cérémonie qui aurait lieu aux côtés de la statuette de grès et de quartz qui représentait le Tio, ce personnage qui, selon les superstitions, était le dieu et le diable de la mine, où il en traitait certains avec bonté et d’autres avec cruauté, selon les dommages qu’on lui causait ou les offrandes qu’on lui faisait.

Sinforoso Choque alluma la lampe qu’il portait accrochée sur son casque et pénétra dans la nuit perpétuelle de la mine, en songeant qu’il n’avait jamais rien eu, pas même une famille, mis à part une sœur jumelle qui menait une mauvaise vie.

En arrivant à l’endroit où on devait faire exploser la roche, le qhencha Condori, qui était toujours le premier à entrer et le dernier à sortir de la mine, le reçut avec un sourire méphistophélique, lui mit la main sur l’épaule et dit :

-N’aie pas peur.

Ensuite, il lui tourna le dos et avança en direction de la faille, où se trouvait le matériel prêt pour faire exploser la roche.

-Maintenant tu vas savoir que la montagne est comme une indienne, lui dit-il. Tu lui soulèves les jupons et elle s’ouvre entièrement.

Sinforoso Choque l’écouta avec attention, sans le regarder ni lui parler. Le qhencha Condori s’accrocha à la roche comme une araignée, ajusta la cartouche de dynamite contre la brèche et ordonna qu’on lui passe le détonateur, qui se trouvait dans son sac de Calcutta. Sinforoso Choque, conscient du fait que son rang dans la hiérarchie professionnelle était bien en dessous de celui des anciens, remplit son devoir d’apprenti et attendit que le qhencha Condori introduise le détonateur dans la cartouche et qu’il prépare la mèche, en y faisant une petite entaille.

A ce niveau, où l’air était lourd et la chaleur asphyxiante, on avait la sensation d’être enfermé dans le ventre d’un monstre fait de roche et de pénombre.

-C’est l’heure de l’explosion !, s’exclama le qhencha Condori, en se détachant de la roche. Il sortit de sa poche une boîte d’allumettes et mit feu à la poudre.

Le qhencha Condori et Sinforoso Choque, après avoir allumé la mèche de la dynamite, s’enfuirent vers la galerie principale, en criant à pleins poumons :

-Explosion ! Explosion !...

Le tir retentit dans les cavités, comme si le tonnerre s’était déchaîné dans le ventre de la montagne. Il y eut une lueur qui éclaira et disparut sous des nuages de poussière, déchirés par la faible lumière des lampes.

-Calme toi, Vieille pute, susurra le qhencha Condori, caressant la roche comme s’il s’agissait du dos d’un chat.

La montagne se calma, se tut. Le qhencha Condori, qui savait calculer la température de la roche comme s’il s’agissait de son propre corps, alla contrôler la destruction causée par l’explosion ; entre temps, Sinforoso Choque sortit de la cavité dans laquelle il se protégeait de la bourrasque de fumée et de poussière pour se réfugier dans la galerie du Tio. Il s’assit sur un callapo, mâcha une poignée de feuilles de coca et but une gorgée d’eau de vie à la bouteille, ignorant la présence du Tio, auquel il n’offrit ni alcool, ni coca, ni k’uyuna qu’il aurait porté à sa bouche.

Le Tio, assis sur son trône de grès, le visage diabolique, les pattes d’oie et la verge proéminente, longue et en érection, le regarda avec ses yeux de braise, comme s’il le confondait avec la Vieille, son épouse perverse, celle qui tous les jours, avant chaque explosion, était insultée et pénétrée par les mineurs qui extrayaient la richesse de son ventre.

Sinforoso Choque, qui au loin semblait agenouillé devant l’image du Tio, sentit que la boule de coca devenait amère dans sa bouche, lui annonçant un mauvais présage. En effet, assailli par la peur et la superstition, il vit tout d’abord la silhouette de deux hommes qui, se glissant à quelques centimètres du sol, apparurent et disparurent dans les ténèbres de la galerie. Ensuite, il entendit la voix caverneuse du Tio, qui se leva de son trône et s’éloigna, furieux. Sinforoso Choque resta stupéfait, tenta de dominer ses nerfs et allégea le contenu de la bouteille. Soudain, l’estomac relâché par une sorte de purgatif, il eut envie de déféquer, malgré la peur de la douleur que supposait l’effort d’expulser ce qu’il avait avalé. Il s’éloigna en tanguant vers le sommet d’une faille abandonnée, où personne n’osait entrer, car on disait que c’était le lieu où vivait le Tio avec deux mineurs qui avaient disparu sans laisser aucune trace.

Sinforoso Choque regarda autour de lui, baissa son pantalon et s’accroupit, appuyant ses bras sur les genoux. Là, tandis qu’il poussait avec force, il entendit des pas qui s’approchaient de lui, dans son dos. Il pensa qu’il pouvait s’agir du qhencha Condori qui, comme tous les vendredis à la même heure, venait déposer une poignée de coca et un verre d’alcool pour l’esprit des mineurs qui avaient disparu dans la faille. Au bout d’un moment, et en entendant les pas plus près de lui, il tourna la tête et demanda qui c’était. Personne ne répondit, seulement un courant d’air qui siffla au loin.

-Qui va là, merde ?, insista-t-il, jetant son indignation dans un cri de furie.

C’est à ce moment même que, comme s’il était dans les profondeurs de l’enfer, il sentit une brûlure de feu entre les jambes. Son corps s’illumina comme une torche et les larmes éclatèrent dans ses yeux. Il voulut se lever, mais le Tio le saisit par les épaules et le coucha violemment, la face contre terre et le dos vers le ciel.

Sinforoso Choque, secoué par des convulsions de douleur, sentit dans son âme le grincement de la mort et souffla comme si une perforatrice l’avait traversé de part en part. Un jet de sang vif sortit de son corps et son rectum s’ouvrit comme un conduit béant. Une fois l’incident passé, il lança un cri de terreur et se tordit sur le sol. Il se leva en s’accrochant à la roche et sortit de la faille en direction de l’entrée de la mine, tandis que le Tio, faisant claquer sa langue comme le fouet d’un majordome, le poursuivait de près, riant d’une voix semblable au braiment d’un âne.

Quand Sinforoso Choque sortit de la mine, le soleil tombait et échaudait le soir. Il rencontra ses camarades venus pour la relève, lesquels le virent sortir de l’obscurité avec l’aspect d’un fou, le pantalon déchiré et le derrière éclaboussé de sang.

-Que s’est-il passé, mon vieux ?, lui demandèrent-t-il à l’unisson, en l’entourant.

-Le Tio, le Tio..., balbutia Sinforoso Choque, sans pouvoir contrôler ni les larmes qui lui creusaient le visage, ni la bave de coca qui coulait de ses lèvres.

Les mineurs, pensant qu’il avait perdu la raison, le soulevèrent et l’emmenèrent à l’Hôpital Ouvrier, où il mourut deux jours après son arrivée. Quand les médecins réalisèrent l’autopsie, on sut que l’auteur de sa mort n’était pas le Tio, comme beaucoup l’avaient pensé, mais une mystérieuse maladie dont personne ne put le sauver.

 

Glossaire :

CALCUTA : f. Sac résistant importé de Calcutta (Inde). Il sert à envelopper le minerai.

CALLAPO : m. Tronc d’arbre qui sert de marche dans la mine.

CHUÑO : m. Pomme de terre gelée puis séchée au soleil.

CH’USPA : f. Petit sac pour mettre de la coca, des cigarettes ou d’autres choses.

K’UYUNA : m. Cigarette de facture rustique.

LEJÍA : f. Pâte faite de cendres végétales, que l’on mastique avec la coca.

QHENCHA : adj. Personne qui porte malheur. De mauvais augure.

TIO : m. Dieu ou diable de la mythologie andine. Les mineurs le craignent et lui rendent hommage en lui offrant des feuilles de coca, des cigarettes et de l’eau de vie.

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