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 Article publié le 24 juin 2005.

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Cette histoire est l’une des plus bizarres que le lecteur ait sans doute jamais lues, car je souffre de l’une des maladies les plus bizarres. Je m’appelle François René Chateaubriand, j’enseigne la littérature romantique à l’Université de ***, je suis célibataire et je meurs de désir pour le néant. Voilà, lecteur, en deux mots, la bizarrerie de ma maladie. Mais commençons par le début.

Copyright 2004 Patrick CINTAS

J’étais dans la seizième année de ma vie quand le fantôme s’est présenté pour la première fois. Cette douce créature de rêve avec laquelle j’ai vécu depuis, avait, comme je l’ai déjà dit à un autre endroit, la taille et les cheveux de la femme qui m’avait pressé contre son sein dans un épisode sans doute accidentel pour elle, mais qui allait marquer à jamais mon destin. Pendant les trente années qui ont suivi à cet épisode, j’ai prêté à cette gracieuse et divine figure, les traits et le caractère des femmes qu’il m’est arrivé de croiser à différents moments de ma vie et que, par timidité—et Dieu seul sait à quel degré je suis timide !—, je n’ai jamais osé aborder. Ainsi, tout en ayant vécu avec elle pendant trente ans, je continue à être sous l’empire de la même fascination vis-à-vis de cette femme, toujours nouvelle pour moi, imprévue et surtout douée d’un esprit qui m’est en tout égal. Et comment ne le serait-il, car je suis tour à tour, moi-même et elle, et c’est là, cher lecteur, la folie de ma passion : je veux être elle, ou plutôt, moi et elle à la fois ; « être à la fois la passion reçue et donnée, l’amour et l’objet de l’amour. »

Voilà pourquoi j’ai passé toute ma vie en compagnie de cette femme, qui me suivait partout et avec laquelle je m’entendais comme si elle était un être en chair et en os. En fait, elle a toujours été pour moi plus réelle que n’importe lequel des êtres réels. Je dois avouer ici qu’une certaine distraction d’esprit qui me caractérise et qui a provoqué maintes remarques ironiques de la part de mes collègues et de mes étudiants, est due à mes conversations passionnées avec cette femme qui me suit partout.

Que le lecteur n’imagine pas que cette compagne de rêve, toute en mon pouvoir, ait quelque chose à craindre de ma part ! Jamais je ne me permettrais à son égard le moindre geste d’irrespect. Car je la vénère comme une Madone, et tout en étant fou de désir pour elle, je préférerais subir les pires tortures imaginables que de la toucher.
Et maintenant, voilà, lecteur, ma dernière confession : “Pygmalion fut moins amoureux de sa statue : mon embarras était de plaire à la mienne.” Oui, je voulais de tout coeur lui plaire, et je savais que je voulais l’impossible. La possibilité qu’elle aussi ait du désir pour moi, enflammait mon coeur d’une telle passion que, chaque fois que j’y pensais, j’avais le souffle coupé, les joues rouges jusqu’à la racine des cheveux, et je restais les yeux dans le vide, incapable de bouger. Mais cela ne durait pas longtemps, car j’étais toujours ramené à la réalité de ma médiocre personne, je savais que c’était l’impossible même, et en un sens, je le trouvais parfaitement dans l’ordre des choses.

C’est cet ordre qui fut brusquement et brutalement interrompu le jour où j’ai été appelé dans le bureau du chef du département pour une question de la plus grande importance. Voilà ce qui s’était passé : comme elle nettoyait un jour mon bureau, la femme de ménage découvrit le cahier où j’avais l’habitude de noter ces états dont le lecteur vient d’avoir le témoignage. Elle s’en empara et le présenta au Comité -pour -le -Management -de -la -Transgression -en -vue -d’une -inclusion -plus -efficace -des -marginaux -et -d’une -marge -plus -productive -des -inclus de l’Université. J’appris plus tard que pendant des heures, ses membres écoutèrent la lecture de mes pensées les plus intimes dans la plus grande perplexité, ponctuant de temps en temps leur ahurissement par des exclamations comme : “C’est une honte !,” “Est-ce possible ? L’un de nos spécialistes les plus grands !,” ou simplement hochant la tête d’un air désapprobateur. Ce ne fut que le début d’une longue histoire qui se déroule encore aujourd’hui.

Le chef du département, spécialiste en littérature médiévale, me fit voir le spectacle de ma misère d’un ton neutre, et à la fin me présenta mes options qui n’étaient pas nombreuses ; je ne vais pas ennuyer le lecteur avec les détails. Je choisis la moins dure, qui consistait dans mon accord à participer à un Atelier de sensibilisation aux relations entre les sexes et à suivre régulièrement des séances de psychanalyse. Les deux étaient animés par Mlle Icimême Jejouis, qui avait fait un stage dans une boîte de nuit du Quartier Rouge lors de la rédaction de sa thèse de doctorat sur la relation entre le désir et le voyeurisme. Non, Mlle Jejouis n’avait pas honte d’exprimer ses désirs, et c’était le but de sa vie de transformer tous ses patients en des êtres sans inhibitions et ouverts à une vie sexuelle sans limites.

Dès le premier regard qu’elle me jeta, elle comprit, comme elle me le dit plus tard, que j’étais un cas de refoulement sérieux.

— Vous devez concevoir votre relation avec la femme comme un échange de plaisir, me dit-elle. Un échange, vous comprenez ? Partenaires. Vous devez apprendre ce qui fait plaisir à la femme et, à votre tour, lui apprendre ce qui vous fait plaisir. (Ici, Mlle Jejouis me regarda d’une manière qui me fit monter violemment le sang au visage.) Elle me donna plusieurs livres que j’étais censé consulter pour notre prochaine séance : L’Amour de A à Z en dix points ; Faites-la dire oui dix fois ; Dix choses que vous devez savoir pour l’avoir.

Ce qui me semblait fascinant c’était que tous ces livres étaient centrés autour du chiffre dix. Je pensai qu’il devait y avoir un mystère là-dedans et je passai tout le temps jusqu’à la prochaine séance en lisant des textes sur le pouvoir mystique des chiffres, essayant de dévoiler le mystère. Quand Mlle Jejouis m’interrogea lors de notre rencontre et qu’elle se rendît compte que j’étais aussi ignorant qu’au début, elle piqua une rage violente. J’en fus effrayé, plus effrayé que je ne l’avais jamais été à cause de mon père, et je lui promis de suivre avec dévouement ses conseils à l’avenir. Pour ma défense, je lui dis que la femme que j’aimais n’était pas seulement l’objet de mes désirs, mais qu’elle était aussi la Reine dont j’étais l’esclave, qu’elle était la Beauté intangible que je voulais de tout coeur, et que le désir de cette Beauté était ma folie.

Lecteur, essayez d’imaginer une femme dont le nez d’habitude rouge devint dix fois (Voilà encore ce dix qui revient !) plus enflammé, les moustaches (Oui, les dieux n’avaient rien épargné à Mlle Jejouis !) en désordre, la respiration agitée comme le bruit d’un volcan prêt à jaillir, les yeux exophtalmiques, et vous aurez le portrait de Mlle Jejouis au moment de ma confession :

— Beauté, vous dites ! Beauté ! J’en ai marre de votre beauté ! La beauté c’est une invention des hommes destinée à l’esclavage des femmes ! Je vais vous dire, moi, combien cette beauté me coûte : je fais chaque matin du jogging, quand vous dormez encore et vous rêvez dans les bras de votre Beauté, je mange une salade verte avec du toast pour le déjeuner pour ne pas prendre du poids, alors que vous, à juger selon votre ventre... Je fais de la musculation chaque soir entre six et sept, pendant que vous vous plaisez à décrire dans votre cahier vos ravissements devant votre Beauté de rêve, j’ai dépensé toutes mes économies pour une liposuccion de mon ventre, et encore et encore, Monsieur...

Ce fut une porte pour ainsi dire qui s’ouvrait vers une dimension de la beauté insoupçonnée de moi jusqu’alors. Quelques jours plus tard, convoqué à une séance de l’Atelier de sensibilisation sur le corps et la beauté, je faisais la connaissance de trois femmes qui portaient toutes des t-shirts avec le logo “Je suis belle” et qui frappaient l’oeil d’une manière qui était pour le moins opposée à l’affirmation sans recours de leur vêtement. La première devait avoir plus de trois cents kilos, et si ce n’était pas la plus grosse personne que j’aie vue de ma vie, elle devait figurer parmi les trois premières. Si elle était belle, je ne puis le dire, car une couche de graisse qui me rappelait la mollesse douce des coussins de mon enfance empêchait l’oeil d’arriver jusqu’au niveau où les lignes du visage forment un cadre qu’on peut appeler beau, moins beau ou laid. Je la regardais fasciné et l’imaginais en train de flotter sur la surface limpide d’un lac, comme un énorme cygne blanc ou comme un hybride paradoxal entre un lutteur de sumo et un nénuphar géant, protégé contre toute intempérie par cette couche élémentaire de graisse. La laideur de la deuxième fille était vraiment insignifiante par rapport à l’unicité de la première : sa particularité consistait dans le fait que son visage était labouré partout de boutons. Elle me regarda droit dans les yeux d’un regard qui semblait juger l’humanité entière coupable de son malheur. La troisième était une pauvre idiote aux yeux qui louchaient, et dont la bouche, constamment ouverte, laissait un fil de salive couler sur son menton. Une quatrième chaise à côté était vide, et comme réponse à mon regard interrogateur, Mlle Jejouis s’empressa de dire :

— Mlle Q. n’a pas pu nous rejoindre aujourd’hui.

On me donna comme devoir pour la prochaine séance de penser à, et de signaler aux autres membres du groupe quelque chose de beau que je trouvais dans au moins une des filles. Lecteur, je pris ma tâche très au sérieux, et passai plus d’une nuit à distiller de la beauté de l’informe. Quand, au début de la séance suivante, Mlle Jejouis m’interrogea à ce sujet, je répondis avec l’assurance de l’étudiant qui a tout préparé et qui n’attend que le bon moment pour montrer son savoir :

— Mademoiselle, c’est la silhouette de Mlle Q. que je trouve la plus séduisante. Sa manière de tourner la tête quand elle dit “Bonjour”, ses yeux rêveurs, sa démarche à la fois hardie et hésitante, tout cela est de nature à chatouiller de la façon la plus vive mon imagination.

— Vous vous moquez de moi, Monsieur ? Mlle Q. était absente lors de notre dernière rencontre et elle l’est toujours.

— Non, Mademoiselle, pour le moins du monde. Mais, voyez-vous, c’est cette absence même qui fait naître dans mon esprit les formes les plus parfaites d’un être humain, et qui, portant mon imagination à l’extrême, en fait le limon d’une création à venir.

— Vous êtes fou, Monsieur ! Fou, fou ! Mlle Q. n’existe pas !

Peut-être. Mais elle existait bel et bien pour moi.

Voyant que je ne faisais pas de progrès, Mlle Icimême Jejouis décida de me faire interner et administrer des médicaments qui, disait-elle, allaient mettre mon corps pendant trois ou quatre semaines en un état pénible, mais qui feraient de moi par la suite un homme nouveau. Finis les fantômes, les désirs indésirables, finie Mlle Q ! Je renaîtrais, sinon comme le papillon de la chenille—oh, le papillon, un être beaucoup trop volatile pour le goût de Mlle Jejouis !—, du moins comme la chenille qui reviendrait à elle-même une fois que le papillon se fût débarrassé de ses ailes encombrantes : terrestre et si humaine dans son travail quotidien.

Épilogue :

Lecteur, quatre mois sont passés et je suis presque guéri. Mes créatures de rêve ne me rendent plus visite, ou, si elles le font, je n’ai plus envie de les faire arrêter, de les arrêter à jamais dans une image. Qui sait, avec le progrès de nos jours, bientôt je cesserai complètement d’y penser. Hier, le chef du département est venu me rendre visite et avec beaucoup de précautions délicates, me fit savoir que le programme de littérature romantique n’existe plus, ayant été remplacé par le programme d’ingénierie comportementale. “Mais il ne faut pas désespérer !,” s’était écrié le brave homme, “il y aura toujours une place pour vous.” Je pourrais être le Directeur de l’Atelier de sensibilisation récemment créé et y faire des conférences sur ma métamorphose. Oui, il y a de l’espoir...

Copyright 2004 Patrick CINTAS

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