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Autres romans, nouvelles, extraits (Patrick Cintas)
Un puits dû au silence
Cicada’s fictions

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 Article publié le 14 octobre 2011.

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à Françoise Hán * (Le double remonté du puits précédé de Lettre à Brigilte Gyr - Brémond) et Brigitte Gyr (Lettre à mon double au fond du puits - Brémond) et à Serge Meitinger (Un puits de haut silence - Chasseur abstrait).

* Le prochain nº de la RAL,M sera consacré à Françoise Hán et à son dernier livre édité chez Jacques Brémond.

Signalons que Serge Pey participe à DreamTime - Temps du rêve, grottes, art contemporain & transhistoire dans la grotte du Mas-d’Azil en terre d’Ariège et aux Abattoirs à Toulouse.

 

El Indalo - Cueva de los Letreros - Velez Blanco

 

Dans une de ses nouvelles intitulée La Chambre d’Amour, dont l’action devrait se situer quelque part dans le paléolithique supérieur, Jean de Vermort a donné la définition du décor littéraire. L’anecdote qui fait le fil d’Ariane de cette nouvelle est simple : une jeune fille est amenée par son père dans une autre tribu dont elle doit épouser un des membres les plus notoires. Cette tribu est la gardienne d’une grotte sacrée dans laquelle on célèbre régulièrement une cérémonie au cours de laquelle on s’étonne de l’avancement des travaux de peinture qu’un artiste est chargé d’exécuter. Chaque jour, on dépose la nourriture qui lui est destinée à la dernière limite connue de son œuvre. On s’interdit bien sûr de jeter un coup d’œil sur l’œuvre en marche sous peine de mort d’ailleurs. L’artiste est entré un jour dans la grotte pour y peindre son œuvre et depuis, on ne l’a plus revu. Il a même renoncé aux femmes, ce qui en étonne plusieurs. Il mange copieusement tous les jours et chaque année sans doute, à la même époque, la tribu gardienne reçoit les autres tribus du même peuple et tout ce monde entre dans la grotte pour y admirer les œuvres nouvelles. L’artiste ne se montre pas. La jeune fille qui est venue pour se faire épouser est la seule à se poser la question : comment devient-on artiste ? Autrement dit, qui va succéder à celui-ci qui mourra bien un jour. Elle va vite comprendre comment est assurée l’éternité de l’artiste unique.

Le soir même des noces, son homme disparaît. Elle le cherche chez les autres femmes, se querelle, les pères en viennent presque aux mains. Elle a alors l’idée d’aller jeter un coup d’œil à la grotte. En effet, son jeune époux lui a beaucoup parlé de peinture, d’art, de pensée, etc. C’est peut-être d’ailleurs tout l’amour qu’il lui a donné. Elle entre dans la grotte avec le sentiment que son époux cherche à violer le secret des nouvelles peintures. Elle se trompe un peu. Arrivée à la limite autorisée, elle rencontre le cadavre de l’artiste dont le cœur est traversé par un couteau à l’aspect rituel. Elle revient dans la tribu, informe tout le monde, et on se tait. Le moment venu, on entre dans la grotte ; quelqu’un s’arrête devant le cadavre de l’artiste et prend le couteau qu’il donne à une espèce de sorcier ; dans le couloir qui s’ouvre devant eux, ils découvrent la continuation des peintures. La jeune épousée est félicitée : son jeune époux fait du bon travail. En contrepoint, la jeune fille se livre à une débauche de sexe. Le couteau rituel est dans chacune de ses paroles.

En fait, cette nouvelle n’a pas été écrite et ne le sera sans doute jamais. Elle n’a pas besoin de l’être. Elle n’est qu’un refrain que Jean sifflote entre deux travaux d’approche. Elle n’est que l’interruption d’une autre histoire qui commence dans un temps très postérieur au paléolithique supérieur et qu’il n’est pas utile de situer avec exactitude. Cette histoire se passe en Afrique, dans l’Afrique immobile que rejoint le nègre à la fin du dernier récit de Fleur. C’est avec une lionne, compagne de voyage, qu’il revient dans son village. Il en est parti tout jeune homme suite à un défi lancé à son père et à l’autorité, surtout judiciaire, qu’il représentait. Il est alors allé, comme c’est la coutume, provoquer les femmes du pays des Mangeuses d’Hommes. Il ne s’est pas fait manger, a vécu mille aventures racontées dans le détail dans Fleur et les Cannibales, est devenu esclave-jardinier au pays des arabes, s’est enfin enfui, et le voilà de retour dans son village. Les années ont passé, le père a beaucoup vieilli. Mais voilà, il a épousé la jeune fille du village qui, dans une tradition que personne n’explique et qui est obligatoire, se livre à la prostitution jusqu’à ce qu’une autre jeune fille lui succède. Cette tradition, on en connaît l’origine décrite dans l’épisode de la grotte qu’interrompt justement celui-ci, et pas seulement pour fournir une explication à cette étrange prostitution coutumière.

Le père, donc, a épousé la jeune prostituée qui en a juste fini avec son magistère. Le fils arrive sur ces entrefaites. La lionne est le témoignage de sa réussite. Les gens du village le fêtent respectueusement. Le fils est l’homme le plus puissant du village. Il fait dévorer quelques personnes par la lionne, histoire de montrer à quel point il peut être cruel si c’est nécessaire. Son père seul, qui demeure le chef, ne se résout pas à se jeter comme les autres aux pieds de son fils. La tension monte, le village connaît un certain désordre dû à la rébellion secrète de quelques uns de ses membres ; la lionne veille, chaleureusement couchée près de son maître.

Tandis que la lionne veille jalousement, l’auteur plonge verticalement dans la présence d’un des personnages : la jeune fille que son mariage avec le chef de la tribu tire de la prostitution, y jetant sa propre sœur à peine plus jeune. L’auteur plonge verticalement dans ce passage de la prostitution, par le moyen d’une interruption qui situe la lecture ailleurs, dans un autre temps. La jeune fille est la même. Elle suit son père, cherche du regard l’élu qui va prendre son cœur, contre sa raison peut-être, elle le craint.

Ayant perdu pour toujours l’époux qu’elle avait pourtant accepté pour toute la vie, la jeune épousée a remplacé ce qui aurait dû être une attente par une incroyable frénésie de sexe, devenant ainsi une des possibilités que le sexe offre à l’imagination. Il n’est pas dit qu’elle est l’inventeur de la prostitution. Au niveau de ce deuxième récit, il n’est pas question de prostitution. Elle vit ce qu’elle vit, un point c’est tout. On pourrait s’attarder sur la jalousie qu’elle cultive savamment dans la tête des autres femmes de la tribu qui sont réduites au rôle de génitrices . Ce qui importe à leur niveau, c’est que la race humaine continue d’exister. Par contre, la jeune fille fait partie de l’imaginaire. Non pas seulement celui des hommes qu’elle excite, mais aussi celui des femmes qui peuvent chercher à lui ressembler par d’autres moyens dont le moindre serait justement la prostitution. On pourrait aussi dire un mot de l’imaginaire des jeunes filles qui, si l’histoire est vraie, pourraient bien chacune leur tour prendre la place et à sa place le même plaisir ou la même intention de ne rien attendre. Leur attente consisterait alors à trouver le cadavre du jeune épousé devenu artiste par le meurtre de l’artiste. Ce serait leur homme qui tenterait cette impensable aventure de l’esprit, se faisant héritière du plaisir qui remplace l’attente. Le texte peut aller où il veut. Avec les mots choisis pour en rendre toute la saveur. Peu importe. A la fin de cette interruption originelle, la jeune fille n’attend rien. Elle prend plaisir. Ce qui est décrit, c’est une durée. Et cette durée est indépendante du temps dont dispose l’artiste lui-même dans la grotte. Cette action, parallèlement à la description d’un décor somme toute sans importance sinon par rapport à notre culture qui peut accepter le fait sans recherche de l’invraisemblable à lui opposer, — cette action consiste dans la description, ou du moins dans le signal des durées parallèles — celle du plaisir et celle de l’art — qui n’ont aucune influence l’une sur l’autre. Du moins la durée de l’action artistique entreprise par le jeune marié n’a-t-elle aucune influence sur celle de la débauche de sa jeune femme au soleil. S’il est tué, rien n’indique que la jeune femme cessera du coup d’exister et avec elle la débauche qui la fait durer. La nouvelle jeune épousée, s’il y en a une, choisira peut-être un autre genre de vie. La débauchée peut d’ailleurs y perdre son intérêt. Par contre, n’est-ce pas parce qu’elle existe toujours avec la même force qu’elle peut provoquer le meurtre de son époux ? C’est l’existence parallèle de cette débauche qui provoque le désir de prendre la place de l’artiste ; c’est le plaisir éprouvé dans la débauche qui peut pousser n’importe quelle jeune fille à encourager son futur époux au meurtre de l’artiste. C’est la continuation de l’art et du plaisir que cette histoire assure à l’histoire. Même si, plus tard, la légende n’a pas survécu au temps qu’elle était censée arrêter de temps en temps par l’action de l’imaginaire sur les sens. Mais de la débauche à la prostitution, que s’est-il passé ? Pourquoi la prostitution a-t-elle remplacé la débauche ? Est-ce parce que la débauche est incontrôlable, ce qui n’est pas le cas de la prostitution qui, dans la perspective d’une institutionnalisation des effets de la légende, la remplace avantageusement ? Qu’est-ce qui s’est perdu entre-temps ? Est-ce l’art qui finalement n’y trouve pas son compte ?

La débauche était le plaisir de la femme qui n’avait pas eu accès , du fait des lois instituées avant elle, à la création artistique. Il n’était pas question à ce moment-là du plaisir de ceux qu’elle excitait. Leur plaisir à eux n’était que l’instrument de son propre plaisir qui était le seul à compter face à la plénitude spirituelle rencontrée par son mari. Au fond, il n’y avait que deux existences au-dessus des autres : la sienne et celle de son mari. La débauche était le contrepoint de l’art. Dans le fond de sa grotte, l’artiste devait y penser quelquefois. Il est impossible d’ailleurs que son propre sexe ne se signalât jamais par l’érection. Sa propre débauche était peut-être purement masturbatoire. Parallèlement, il n’y avait aucune création de la part de la débauchée qui, de temps en temps, devenait sans doute productrice de bâtards dont il n’est pas dit si la société en voulait ou non. Le deuxième récit de La Chambre d’Amour s’achevait sur ce genre de supputations, prêt à recevoir, pour pallier l’attente qui finirait par épuiser les possibilités de l’imagination, l’interruption maintenant attendue comme moyen technique de dimensionner l’objet que commence à devenir cette nouvelle d’un autre genre.

Une autre attente a remplacé l’attente qui servait d’abord à mesurer le temps. Dans le village où le fils revenait sans prévenir, on attendait la rébellion des gens du village ou du moins d’une partie d’entre eux auxquels les autres se rallieraient ou non en fonction du succès de la guerre ou du discours peut-être. L’ex-prostituée, on en voyait alors le sexe magnifique s’ouvrir à la tragédie d’une confrontation entre le père qu’elle venait d’épouser et le fils qui y trouvait à redire.

La troisième interruption n’interrompt pas vraiment la tentative de description d’un tableau de peinture qui était beaucoup mieux interrompue par la scène finale du nu qui s’interpose et prend toute l’image pour que ça n’ait plus l’air de parler de sexe. La troisième interruption se substitue à cette scène pornographique. Le fils est étroitement lié nu au poteau de torture. Il est déjà entré dans la souffrance, comme cela se voit sur son visage grimaçant. Ses testicules et son pénis sont noués dans le cordon magique dans l’attente de la castration. Non loin, le père est assis, nu lui aussi, à même le sol dans lequel est planté un couteau rituel dont la description correspond au couteau qui a tué l’artiste dans l’histoire de la grotte préhistorique. Derrière le vieux, le cadavre de la jeune épousée repose sur un catafalque aux allures de bûcher. Plus loin, assis en cercle autour d’un feu très pâle, le reste de la tribu murmure un chant approprié. Une bête, qui a pu être une chèvre, gît écorchée et sans tête sur un autel de branches encore vertes. Le sang est noir. L’attente n’est plus le moyen de mesurer le temps. La jalousie et la révolte étaient des sentiments propres à en exagérer la durée ou à la contenir dans les limites d’un récit. Cette fois, c’est un acte qui est en attente, assez terrible pour inspirer les plus forts sentiments sans doute et par conséquent mesurer, avec cette terreur, le temps qui est celui qui sépare le fils de l’amputation qui en fera un infirme sexuel. C’est l’être qui est en jeu ou c’est l’être qui est remplacé par la substance romanesque appropriée, le personnage. En fait, la castration n’aura peut-être pas lieu. Le Vieux peut choisir d’enfoncer le couteau dans le cœur de son fils, ou de lui crever les yeux ou d’inscrire l’infamie dans sa peau d’assassin. Ce qui est sûr, c’est que le fils va être châtié. Le châtiment le plus probable est celui de la castration. Sinon pourquoi aurait-on noué ses testicules et son pénis dans le cordon sacré réservé à cet usage ? Le vieux peut-il oublier la mort de sa femme au point de ne pas sacrifier son fils à sa douleur ? Le père, le fils, la femme du père, c’est le triangle du nous qui se forme à la place de la toujours sainte mais peu probable trinité d’où la femme est exclue tant elle n’est qu’un passage. Ici, elle a son histoire de femme, de la virginité à la débauche et de la débauche à l’union sacrée que la mort annule d’un coup. Elle n’enfante rien, le père est exclu de la branche qui s’annonçait, et le fils est condamné à la sécheresse. Cette structure, que cette partie de La Chambre d’Amour commence par schématiser, contient toute la signification de ce « nous », ici représenté par la tribu à la recherche d’une transe commune, qui est l’aboutissement de l’aliénation du personnage […]

 

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