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La question des conditions de la farce / Jacques Bergier & James D. Watson
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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Début des années 70, deux ou trois ans après l’exploit d’Armstrong (l’astronaute), je suis tombé sur cette table dans un livre de Jacques Bergier[54]. On y décrit l’évolution probable des connaissances scientifiques et leurs applications non moins prévisibles :

 

Première phase d’ici 1975 :

 - Transplantation systématique des membres et des organes.

 - Fertilisation des ovules humains en tubes à essai.

 - Implantation des ovules fertilisés dans une femme.

 - Conservation indéfinie des ovules et des spermatozoïdes.

 - Détermination à volonté du sexe.

 - Retard indéfini de la mort clinique.

 - Modification de l’esprit par des drogues et régulation des désirs.

 - Effacement de la mémoire.

 - Placenta artificiel.

 - Virus synthétiques.

 

Deuxième phase d’ici 2000 :

 - Modification de l’esprit et reconstruction de la personnalité.

 - Injonction de mémoire et réécriture de la mémoire.

 - Enfants "produits" industriellement.

 - Organismes complètement reconstruits.

 - Hibernation.

 - Prolongation de la jeunesse.

 - Animaux reproduits par bouture.

 - Organismes monocellulaires fabriqués par synthèse.

 - Régénération des organes.

 - Hybrides homme-animal du type chimère.

 

Troisième phase après 2000 :

 - Suppression de la vieillesse.

 - Synthèse d’organismes vivants complets.

 - Cerveaux détachés du corps.

 - Association entre le cerveau et l’ordinateur.

 - Prélèvement et insertion de gènes.

 - Êtres humains reproduits par boutures.

 - Liaisons entre cerveaux.

 - Hybrides homme-machine.

 - Immortalité.

 

Et Bergier d’ajouter : "La première chose qui vient à l’esprit à lire ces prévisions, c’est : ils n’oseront pas. Mais justement la lecture de "La double hélice" montre que des hommes comme Watson sont capables de tout. L’esprit prométhéen et faustien...etc." Bergier précise plus loin que Watson "ne cache pas ce qu’il recherche, dans l’ordre, l’argent, la gloire, et le pouvoir.[55]"

Je ne sais pas qui ils sont. Je doute même qu’ils existent. Mais le ton est donné : l’argent, la gloire et le pouvoir. Est-ce que ces désirs insatiables auraient encore quelque valeur dans une société d’immortels ? Oui, si la possibilité de mourir demeure la vraie menace. Ce qui suppose l’existence d’une sous-humanité née cette fois non pas des philosophies et des religions de la perfection[56], mais de la pratique d’un concept pour l’heure impossible à mesurer dans sa totalité ontologique : l’immortalité, que les idées naïves, voire niaises, de résurrection et de métempsychose, n’ont pas réussi à arracher à la pensée malgré les massacres et les contraintes délirantes de la loi religieuse promue au rang de droit fondamental. L’immortalité n’est pas née dans le cerveau des athées. Elle est le but suprême, et les prophéties ne sont peut-être qu’un moyen d’attente. Une question imminente continue de turlupiner les meilleurs esprits : qui arrivera le premier ? On imagine alors la horde des soldats de cette croisade déferlant sur une humanité caractérisée d’abord par ses inégalités. Les plus féroces sont peut-être ceux qui ne croient à aucune de ces fadaises, pas plus à la science qu’à la religion, qui ne croient qu’en eux-mêmes, ou plutôt qui ne comptent que sur eux-mêmes pour obtenir le luxe dont ils ont un besoin névrotique.

Trente cinq ans après ces déclarations tonitruantes, et vu que la plupart de ces prévisions sont devenues réalité et que les autres ont pris du coup une certaine réalité, il n’y a guère qu’une alternative, pour en penser quelque chose :

 - L’idée du complot, d’une lutte souterraine dont le manant fait les frais ; il n’y a qu’à regarder autour de soi pour s’en convaincre. De là à penser que le Commerce n’est rien d’autre que le moyen de financement des recherches, n’est pas si absurde : on connaît le constant souci du Riche[57] : le rester, c’est-à-dire, au fond : vivre éternellement. Pourquoi ne pas tenter le coup, puisque c’est rendu possible par l’argent ? Le pauvre est plus enclin au suicide[58]. Le principe de résurrection en a pris un sacré coup. On pourrait très bien imaginer une lutte entre les Riches qui cherchent l’immortalité et les Riches qui préfèrent s’en tenir à la religion héritée de l’histoire et des fortunes familiales.

 - L’idée d’une évolution des connaissances, d’une croissance de l’intelligence du monde, d’une imparable curiosité qui finira par changer l’homme au point de le rendre méconnaissable.

Le moins qu’on puisse en penser, c’est que le programme de recherche est établi depuis longtemps. L’Histoire est façonnée par le désir. De ce point de vue là, on n’a guère évolué. De plus, ce programme s’est amélioré :

 - Il est devenu international, par cession[59] et aussi par renseignement[60]. Ce qui veut dire qu’il a son histoire, et que la connaissance de cette histoire est un sujet réservé, avec ce que cela suppose de combats dans l’ombre.

 - La multiplication des centres de recherche affine les probabilités de trouver ce qu’on cherche à inventer ou à améliorer. Et le fait que les pays non occidentaux ont accès à cette activité secrète est aussi une question lancinante.

Des équilibres s’ensuivent. L’économie fait la guerre comme elle l’a toujours fait. Et le social donne à rêver ou à craindre. Rien ne semble avoir changé la vie quotidienne. Nous autres, Occidentaux, en vainqueur de l’Histoire, nous vivons franchement mieux, globalement. Mieux vaut en effet ne pas s’attarder au particulier qui crève dans sa solitude et son anonymat. Il se trouve que, selon nos propres concepts, les autres vivent aussi bien mieux que par le passé. Nous ne savons pas très bien ce qui s’est passé avant les époques de colonisation, mais quand nous jetons nos regards sur ce qu’on veut bien nous en dire[61], nous constatons qu’on meurt moins de faim, de maladie, d’épuisement, de combat inégaux, que nos institutions prétendument internationales ont quelque efficacité, que la situation va encore s’améliorer jusqu’à un équilibre dont nous souhaitons d’ailleurs demeurer les maîtres. Dans ces conditions, on voit mal comment l’existence de maîtres n’impliquerait pas automatiquement celle d’esclaves, de sous-hommes, de bons à rien et de voyous. Une morale est injectée avec les biens de consommation. Elle est atrocement inhumaine et nous n’arrivons pas à nous en convaincre. De là la parfaite justification du terrorisme, et son horreur :

 - Oui, un terroriste qui se sacrifie (ou s’annule bêtement) est un homme courageux (surtout s’il s’agit d’une femme, me souffle-t-on). Son fanatisme ne le prive pas de son courage[62].

 - Oui, le terroriste qui ne se sacrifie pas est un lâche[63]. Mais le soldat qui agit en effet en faveur de la démocratie est un type ou une bonne femme qui fait son travail[64].

À la surface de nos recherches, nous sommes devenus des animaux en proie aux pires raisonnements. Mais raisonner n’est pas penser[65]. Loin de là. À force de discours charpentés par l’expérience, nous perdons le sentiment même d’appartenir à l’humanité. Nous nous élevons alors que nos recherches ne sont qu’un rêve fou dont les retombées sont terriblement efficaces. En quoi la science nous manipule-t-elle, autant que la religion ? Nous constatons que de ce point de vue là, la science est plus efficace que la religion. À nos conquêtes, le bas monde[66] réplique par des sacrifices. Et contrairement à ce que veulent nous faire accroire nos dirigeants, nous l’acceptons[67]. Car nous n’avons aucune intention de partager nos richesses. Nous ne les mettrons pas non plus à contribution. Monde du sous-monde, par intermédiaire obstiné, à la limite d’un aveuglement quasi rituel, nous sommes le sous-monde d’un autre monde qui ne croit pas en Dieu et qui sait pourquoi. Ce que nous sommes incapables de prononcer. Ce qui nous rend dangereux.

Autre corollaire de la justification incontestable, autrement que par des moyens de droit et de discours politique, du terrorisme, c’est la question de la haine. Comment ne pas imaginer que le terroriste, le fou qui se sacrifie ou qui s’épargne soigneusement, n’est pas animé par la haine, pétri par elle jusqu’à la formation de son crime ? Pourquoi avons-nous tellement de mal à admettre que le désespoir est une explication plus exacte ? Parce que nous sommes dans une logique de survie et sous l’égide d’un espoir dont l’incommensurabilité écrase toute tentative de se montrer un peu cohérent et surtout humain. Il n’y a pas de haine dans le coeur du terroriste, nous ne le savons que trop, mais nous ne nous en convainquons pas. Autre signe de dangerosité mis à la disposition du discours politique comme intermédiaire patenté.

À moins d’être invités à nous exprimer d’en haut, où les choses se décident et se jugent, nous sommes au-dessus, et nous nous exprimons en dessous. Nous sommes les contre-maîtres[68] d’un monde de maîtres et d’esclaves. Nous sommes métaphysiquement hors de ce monde. Nous n’avons pas d’art et nous nous nourrissons de gesticulations et d’éloquence. Il n’y a pas de poésie ici. Et sans doute la trouve-t-on ailleurs, c’est-à-dire aux antipodes de la pratique magique de la science, à l’endroit même où l’homme survit à l’homme, la fatalité du lieu n’étant qu’un calcul ou une contrainte. La peau s’effaçant devant la couleur.

La farce du "Tractatus ologicus" n’est rien d’autre que ce long discours romanesque qui prétend, non pas instruire en amusant, mais communiquer en riant. Le fond scientifique-fiction n’est certes pas un prétexte. Mais il ne s’agit pas de démontrer à la manière des romans philosophiques dont les maîtres sont Bergerac, Voltaire, Huxley accessoirement et surtout Philip K. Dick. Je préfère le spectacle. Car autant "Aliène du temps" s’éloigne, ou se retire, de toutes les formes de spectacle qui en affecteraient la coulée verbale, autant le "Tractatus" s’y adonne avec perversité, convulsion, humour, déliquescence, et bien sûr, vocatif[69] ; je dirais : avec foi. C’est un traité.

L’aventure du policier Frank Chercos est complexe à souhait. Il meurt d’ailleurs assez vite pour qu’on puisse faire usage du flash-back qui est bien pratique pour faire moins long, car le "Tractatus" n’est pas un roman-feuilleton. C’est une série. Et Frank Chercos est une énigme qui résout (mal) des énigmes. À cela, rien d’original. Les policiers de la littérature, contrairement à ceux de la réalité[70], sont toujours porteurs d’une énigme qui les rend assez proches pour qu’on n’hésite pas à les suivre dans leurs réussites mais aussi et surtout dans leurs erreurs. De Joseph Rouletabille[71], qui ressemble comme un frère à son créateur, à Mike Hammer[72] qui amuse l’esprit inventif de Mickey Spillane, pas un flic n’échappe à la règle des ressemblances évidentes sinon frappantes. Frank Chercos est mon double dans la mesure où il m’échappe, ce qui lui est facilité par la technique même livrée aux hasards de l’inspiration ou de la rencontre, je n’en sais plus trop rien. Il y a en effet une distance appréciable entre les revendications de Mathurin Régnier qui s’en prend, tout pétri d’inspiration et de spontanéité, à Malherbe, et les critiques plus précises, plus ontologiques, d’André Breton qui, de l’automatisme psychique pur, évolue vers la rencontre objective sans vraiment égratigner le cuir faustien de Paul Valéry. Sans toucher à ces extrémités, mais les dépassant peut-être en spectacle, le "Tractatus ologicus" trace le récit dans l’espace verbal, ne s’éloignant jamais trop du texte pour ne pas en perdre le fil. D’ailleurs, dans ce genre de récit - qui s’incline autant devant les réalités le plus durement exprimées qu’à proximité de la poésie prise au pied de la lettre[73] - les pertes momentanées du sens ne sont jamais tragiques pour la lecture. On s’y retrouve toujours facilement, quitte à serrer les gloses intempestives ailleurs que dans le cerveau. L’image fuyante, la décision inexplicable, l’étroitesse d’une vue, ne sont jamais assez présentes pour interdire à l’effort de compréhension sa légitime actualité. Je ne vais pas non plus entrer ici dans le débat du genre : énigme, induction, déduction, noirceur, cocasserie, etc. Frank est un vrai policier né de l’imagination et ce n’est pas un paradoxe. Ses enquêtes lui compliquent la vie, et même l’approfondissent au point qu’il lui arrive d’enquêter sur lui-même. Son nom n’est pas porteur de signes, Chercos est un nom de village andalou. Bon, il commence par "C" et se finit par "s". À la rigueur, car si j’affirme que c’est un pur hasard, on ne me croira qu’à demi. Son prénom se finit par "k" et aucun autre, dans le calendrier catholique, ne réunit cette caractéristique avec l’initiale "P" qu’on aurait attendue à cet endroit de la création du personnage. Non, décidément, ce n’est pas là qu’on me retrouvera, tant je souhaite que ce soit dans l’écriture, que j’ai voulue proche de celle d’"Aliène du temps", mais, comme je l’expliquais plus haut, à un autre niveau.

La composition du "Tractatus" étant très différente de celle d’"Aliène du temps", au moins par le fait qu’"Aliène" est un roman alors que le "Tractatus" est composé de plusieurs romans, il est maintenant nécessaire d’évoquer brièvement la question de la construction du texte, en dehors de toute considération de contenu ou d’action.


[54] Jacques Bergier - "Les livres maudits" - Dans le chapitre consacré à l’ouvrage de James D. Watson, le découvreur de l’ADN, "La double hélice". Les conséquences de la découverte de Watson et de ses amis ont été étudiées par des groupes de spécialistes et une table a été dressée, qu’on trouve dans le livre de G. Rattray Taylor, "La révolution biologique".

[55] En ce temps-là, Philip K. Dick se soignait dans un hôpital psychiatrique, méditant peut-être déjà ses oeuvres les moins SF et les plus personnelles. Son délire est tellement porteur de significations que la lecture ne recherche plus le divertissement. De ce point de vue là au moins, des textes comme "Substance mort" ou "Siva" sont des réussites, et je comprends qu’on les lui envie et qu’on s’en inspire d’aussi près.

[56] Récupération des philosophies bouddhistes au profit du national-socialisme par exemple.

[57] Ici, je pense au spectacle de l’homme accroché à la vie que Salvador Dalí a donné avant de mourir. Pauvre, il eût été pathétique, anecdotique, mythique. Riche, il donnait à penser. Il était l’idée même.

[58] Parce qu’il se révolte ?

[59] Paul Valéry - "Nous avons étourdiment rendu les forces proportionnelles aux masses." Variétés. La crise de l’esprit.

[60] Jacques Bergier - "L’espionnage scientifique" etc.

[61] La période nazie de l’Europe considérée comme un terrain d’expériences concluantes. L’audiovisuel est fossile, certes, mais le multimédia est-il une réalité autre que commerciale ?

[62] Le terroriste palestinien serait donc courageux.

[63] Le terroriste basque serait donc un lâche. Une pareille affirmation reviendrait à exclure le Palestinien du champ terroriste, ce qui est contraire à la morale occidentale. On voit mal comment un terroriste ne serait pas aussi un lâche. José María Aznar, qui est sans doute responsable de la reprise des hostilités avec le terrorisme basque, en instituant l’effet Ermoa - du nom de la ville où le pauvre Miguel Angel Blanco a trouvé une mort injuste et cruelle - commençait tous ses discours antiterroristes - un genre - par ces mots : ¡Hijos de puta ! Mais si l’on considère que le terrorisme basque n’en est pas un parce qu’il cible ses victimes, alors la thèse d’Aznar s’effondre et on a seulement affaire à des assassins dont les méfaits sont comparables à d’autres crimes d’État. Qu’ils aient du courage ou pas n’est alors plus la question. La question est politique. Comme le soulignait Josep Borrel avant d’être viré du secrétariat général du PSOE, "c’est nationalisme contre nationalisme". En effet. Ce qui n’a rien à voir avec la situation tragique des Palestiniens, qui est humanitaire.

[64] Le soldat américain, c’est bien nous.

[65] J’épargne ici mes longues considérations sur les états du délire et du discours, mais tout mon travail écrit n’est que cela.

[66] Comme il y a des bas quartiers. Et peu de Cour des miracles où le paralytique, de retour de la manche, se met à marcher pour se livrer à sa vie circulaire mais vraie.

[67] Les récentes interventions de Tony Blair n’ont pas fait illusion à Scotland Yard.

[68] Les kapos.

[69] Le "o" de ologicus est vocatif. Ô ô.

[70] Il n’y a de bon flic que littéraire.

[71] Ici, le nom du personnage est une référence appuyée à une particularité de son apparence.

[72] Par contre, le nom est ici une référence directe à ce qu’il désigne, en l’occurence un marteau. En français en tout cas, cela invite à deux options facilement apprises de l’usage des autres au fil de l’existence.

[73] Dont Boris Vian est le maître.

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