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 Article publié le 6 janvier 2013.

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Pour aller au fond des choses, il convient avant tout d’affirmer fortement quelque chose, quitte à revenir après coup sur le faisceau d’affirmations initiales qu’on a déployées, le tout étant de découvrir, dans et par le dialogue, l’impensé qui nous anime toi et moi et que nous ne pouvons dévoiler que si nous acceptons tous deux, pour ainsi dire d’un commun désaccord, de nous contredire, mais après nous être écoutés.

Une conviction m’anime, la seule qui soit quasi inébranlable : la vérité ne viendra pas de moi, mais de toi, mais c’est en passant par le défilé étroit de mes propos que ta parole aboutira à une vérité plus ample, recherchée en commun pour peu que je consente à t’écouter jusqu’au bout, après que tu as toi-même consenti à m’écouter, c’est-à-dire bel et bien à reprendre en ton for intérieur mes propos, quitte à me reprendre par la suite.

La prise de parole politique est aux antipodes de cette méthode : elle accumule les propositions qu’elle assène comme des vérités fermées sur elles-mêmes en visant la persuasion, c’est-à-dire la paralysie de qui, dans l’idéal, écoute fasciné, sommé d’adhérer sans examen aux propos tenus et à qui il ne reste d’autre latitude que de répliquer en assénant des arguments opposés en tous points, alors qu’il faudrait non pas aboutir à des opinions diamétralement opposées ni non plus d’ailleurs à une synthèse bâtarde qui ne contente personne, mais à des prises de positions raisonnées qui ont su entrer en résonance avec les propos adverses, afin que d’un côté comme de l’autre, chacun ayant pu laisser retentir le fondamental de sa démarche de pensée et d’action, les harmoniques d’une pensée qui accepte de se chercher puissent communément résonner sans être étouffées, ce qui requiert une ouïe fine, une capacité d’écoute à vrai dire inouïe, ce qui demande également qu’on laisse parler encore et encore qui accepte d’entrer dans le menu de sa démarche en prenant le risque de dévoiler au passage l’impensé qui, dans le même temps, travaille et occulte les opinions avancées.

Tomber d’accord ne signifie rien de plus que cela : les deux parties se relèvent de leur défaite mutuelle en prenant acte qu’ils sortent grandis de la confrontation.

Il faut le redire : la prise de parole politique est aux antipodes de cette démarche ouverte au dynamisme de la contradiction.

Au lieu de cela, l’on nous abreuve de dialogues de sourds tenus dans une langue de bois, qui énoncent des arguments massues échangés, sans que jamais la conversation ne s’achemine vers une vérité circonstanciée et distanciée, reconnue comme telle de part et d’autre.

La dimension historique de toute opinion, savante ou non, informée ou de pur automatisme, n’est pas prise en compte.

Le recul manque, faute d’être désiré, et la mise en perspective de la pensée, voilà ce à quoi se refuse l’homo politicus qui campe sur ses convictions arrêtées.

Il n’est pas jusqu’aux conséquences d’une opinion qui ne soient considérées comme hors de propos.

Seule l’irréversibilité de paroles fermées est susceptible d’ébranler la conviction première qui m’animait dans la confiance sans bornes que je mettais dans la capacité de mon interlocuteur à produire de l’imprévisible.

C’est ce qui arrive, lorsque la discussion ne porte pas sur les valeurs qui animent nos propos respectifs, mais uniquement sur leur teneur et leur force de proposition dont les fondements théoriques et les implications pratiques ne sont pas explicités.

L’imprévisible recherché dans la méthode dialogique n’arrête pas la recherche de la vérité, en d’autres termes il ne faut pas espérer des décisions définitives qui créent une ligne de partage intangible entre deux voire plusieurs positions inconciliables et irréconciliables.

L’imprévisible ne dure qu’un temps ; il est constamment menacé de se figer en nouveau dogme, alors qu’il ne devrait jamais être que la pierre de touche, provisoire par définition, d’un édifice en constante construction/rénovation. 

Et pourtant, il faut agir, dans l’urgence parfois. Des décisions, indiscutablement, doivent être prises et suivies d’effet.

Le débat démocratique demande temps et patience, mais il n’a à vrai dire jamais lieu.

L’exécutif porté au pouvoir par une majorité d’opinion prend des décisions qui ont leur origine dans des affirmations, des allégations et des propositions d’actions - un programme politique - qui n’a pas été réellement discuté dans le domaine public, mais tout au plus asséné, répété, rabâché lors d’une campagne électorale.

La recherche de la vérité n’est pas du ressort de la politique : elle ne s’y révèle pas, et peut-être qu’elle ne s’en relèvera jamais. 

L’homo politicus considère que la question est entendue, qu’elle a été tranchée une bonne fois pour toutes en amont : les convictions acquises ont été forgées dans la famille puis au sein d’une famille spirituelle - universités, grandes écoles, cercles ou partis - fonctionnant toutes deux comme des absolus irrécusables.

Ce sont les deux termes d’une seule et même mise entre parenthèse qui rejette tout ce qui lui semble étrange et étranger, c’est-à-dire inacceptable et douteux.

Avec le temps, la parenthèse tend à s’élargir en accueillant toujours plus de termes indésirables : à la limite, elle engloberait tout le réel, si elle pouvait aller jusqu’à son terme, mais elle ne le peut pas, limitée qu’elle est dans son rayon d’action par le temps bref - une vie d’homme - qui lui est imparti, d’où l’importance accordée, dans cette stricte perspective, aux institutions censées durer plus longtemps qu’une vie d’homme.

Les débats parlementaires voient s’affronter des opinions et des options politiques sans qu’il y ait jamais réelle discussion au sens dialogique du terme.

Il faut prendre acte de ce fait en marquant clairement le pli qui lie et sépare la discussion politique de nature autistique et la recherche de la vérité qu’implique tout réel dialogue organisé en disputatio.

 

La controverse est l’espace dans lequel tout dialogue fécond peut faire advenir sinon la vérité du moins une prise de position claire et nette où chacun, ayant avancé ses arguments en ayant écouté ceux de la partie adverse, peut faire l’aveu de ses limites, aveu qui, s’il est mutuel, doit conduire les parties en présence à faire assaut d’imagination théorique pour tenter de sortir des apories constatées de part et d’autre.

Cela demande temps et patience, loin des feux de la discussion proprement dite qui devra être reprise ultérieurement. Ceci dans l’idéal de la parole ample qui cherche le vrai et le bien.

Peut-être ne t’aurai-je jamais parlé que pour t’entendre me parler à ton tour, et, dans ce détour que je te tends, te donner l’occasion de faire acte de présence. Je ne puis agir sur toi qu’en m’adressant à toi dans l’espoir de t’entendre, pour qu’à ton tour tu agisses sur moi qui suis toute ouïe.

Pourquoi ce qu’on entend a-t-il plus de poids et plus d’importance que tous les discours que l’on peut produire de soi-même ? Ce qui est recherché dans la parole d’autrui qui dépasse la pure fonction phatique du bonjour-bonsoir qui parle de la pluie et du beau temps, c’est l’imprévisibilité, seule à même de contrecarrer durablement l’irréversibilité de nos propos insanes, savants ou futiles.

Oh bien sûr, ceux-ci peuvent tomber dans l’oreille d’un sourd, de même que mes écrits, pauvres écrits, peuvent rester lettres mortes.

Ainsi, il faut bel et bien que j’agisse par la parole au risque de blesser ou de heurter pour qu’une parole imprévisible tente sa chance.

Le va et vient dialogique oscille donc constamment entre l’imprévisible espéré, désiré, suscité et l’irréversible dont il ne me faut craindre la puissance que si mes propos ne sont pas repris, contestés, discutés.

Tant qu’il t’est donné de rebondir sur mes propos, quitte à me contredire sévèrement voire violemment, rien n’est perdu : l’irréversible, que tu contredis implicitement en consentant à m’écouter, puis explicitement en me répondant, se renverse en son contraire qu’est l’imprévisible, car même s’il est en mon pouvoir de prévoir au moins pour partie tes arguments, jamais, au grand jamais je ne puis aller jusqu’à prévoir la réaction qui sera la mienne à l’écoute de ces derniers, ceci sans compter sur la possibilité que tu me surprennes réellement en tenant des propos inouïs auxquels je n’aurais jamais pensé sans toi.

Je peux toujours camper sur mes positions, mais alors à quoi bon t’avoir parlé ? Je ne me suis pas adressé à toi pour te convaincre, mais pour avoir ton avis, pour donner à ta lumière la possibilité de briller en éclairant d’un jour nouveau l’inévitable part d’ombre de mes propos.

C’est qu’en me reprenant tu ne te contentes pas d’éclairer ce que j’ai dit : tu débusques non seulement l’implicite qui informe les chaînes de raisonnement qui m’ont conduit à dire ce que je t’ai dit, mais aussi les valeurs mises en jeu par mes prises de position.

J’ai jeté un pavé dans la marre pour te faire réagir ; j’ai lancé le débat au risque de te scandaliser. Mes propos t’ont éclaboussé ou t’ont heurté, t’ont remis en cause ou ont heurté tes convictions.

Quoi qu’il en soit, j’ai placé le débat sur le terrain mouvant des valeurs.

Le combat à armes égales peut commencer.

En politique, l’important, pour les commentateurs du débat publique, est de savoir qui domine le débat, quelles que soient, par ailleurs, la nature des propositions faites et la validité conceptuelle des arguments mis en avant pour les étayer.

Les commentateur ne font que donner raison au plus fort. Ils entérinent un rapport de forces. En cela, ils ne sont au mieux que des commentateurs sportifs qui constatent et avalisent une victoire en en renforçant l’impact.

Leur neutralité bienveillante à l’égards des politiciens - un mot qu’on ne prononce presque plus, qui s’est pour ainsi dire perdu de vue - qui se débattent dans leurs contradictions est le misérable pendant de leur propre perplexité goguenarde, de leur manque d’imagination politique et de l’impensé qui mine leur conception et du débat politique et de ses enjeux, ceci alors même que de fermes convictions semblent animer tant les acteurs de la scènes politiques que leurs dévoués commentateurs.

Les enjeux sont trop importants pour que nous laissions ces obsessionnels de la chose publique décider de tout sur notre dos à notre place.

Des conceptions de l’homme en société s’affrontent ; des valeurs s’attirent et se repoussent. Voilà ce à quoi l’on assiste, et on parle de débat !

L’entretien infini et la disputatio n’ont rien à voir avec ce triste spectacle.

Jean-Michel Guyot

4 mars 2012

 

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