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Marro y yo
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 Article publié le 2 avril 2014.

oOo

1 Marro est comme moi

2 Tous les sangs coulent dans ses veines phénicien grec berbère peut-être même arabe celte germain

3 Ce qui compte c’est son esthétique

4 Il est haut sur pattes comme un lévrier

5 Il a le museau court des canines apparentes qui l’abêtissent un peu il faut le dire

6 Les oreilles sont celles d’une bergère allemande qui a rôdé par ici il y a cinq ou six ans

7 Mais surtout Marro est silencieux

8 Et ce silence est une menace

9 Il n’aime pas les caresses comme si sa peau ne supportait aucun contact charnel

10 Il regarde toujours la main tendue et il fait un écart : d’où son nom

11 Le nom que je lui ai donné pour la traque

12 Il y a toujours une raison de sortir dans la nuit et de courir dans la montagne pour traquer des ombres de gibier

13 Là-haut sur la crête en forme de couronne on s’assoit sur notre cul nu tournant le dos à la Sierra Nevada et perdant nos regards sur la mer d’argent qui monte dans la nuit

14 Entre deux tours de guet carrées et immuables la mer n’arrête pas de monter dans le ciel noir et vers la lune négligeant les lampes à carbure qui la bordent et le phare qui la découpe en morceaux inutiles chaque fois qu’il vient y compléter sa géométrie circulaire

15 Le thym est moite à peine respirable

16 C’est plutôt l’odeur de la terre qu’on respire assis au milieu d’un cercle de silence souterrain de prudence relative qui accepte cette intranquillité nos culs nus de traqueurs posés comme des fruits au bord de la terre qui retient sa vie pour ne pas la perdre

17 Moi c’est les yeux et la surface de ma musculature sous la peau

18 Marro lui renifle et écoute nu et entier attentif à ce qui se passe dans notre dos les yeux pleins des reflets de la mer lunatique qui le chagrine un peu

19 Mais il n’émet aucun bruit

20 Il imite mon silence par obéissance sans doute peut-être pour une autre raison qui échappe à ma mentalité d’homme- femme de traqueur nu ou bien même de poète- chien qui est l’imitation de mon silence dénonçant ma fragilité mon instabilité de point tendu entre ce que je suis et ce que je ne serai jamais

21 Marro n’a pas cette élasticité de construction éphémère dans les sables mouvants de ce qui reste de l’Histoire

22 Marro est un mélange et sa nudité n’explique rien

23 Son esprit de chien est sans cesse tourné vers l’espace qui échappe à sa vue et que ses autres sens tentent de deviner de définir localisant les inquiétudes identifiant les anormalités simplifiant son rapport à l’espace en soumettant ses yeux au vide qu’il lui impose

24 Ce qu’il mélange c’est toujours de l’espace

25 Il est arrêté dans un présent qui est né avec lui et qui mourra avec lui

26 Il n’est qu’un segment de figure absurde à cause de son incapacité à évoquer le passé ou à trancher dans le futur les coupes sombres et amères de l’approche de la mort

27 Dans la même nudité de bête qui cherche à tuer l’autre je trace le cercle au-delà duquel je n’existe plus où ce n’est plus moi où l’autre commence et s’approche où finit la bête

28 Cette queue sexuelle qui est le centre où convergent toutes les données de notre géométrie dans notre main caressante ou entourée de vent et d’herbe c’est la même queue la même pensée attentive et inquiète la même histoire d’amour le même besoin de résister à ce qui s’oppose à la vie prenant violemment les devants sur les apparences de menaces avec ou sans loi mais dans la même foi qui n’explique rien présente négatrice du passé si la mémoire existe et porteuse d’un futur qui n’est pas le nôtre

29 Au bord de la terre à pic touchant presque le disque blanc de la mer qui mange son ciel le nez excité par les odeurs de l’herbe multiple croisant des bruits qui n’appartiennent plus au corps qui s’en détachent et renaissent de toucher le silence la surface musculaire en extase devant ce qui paraît beau maintenant

30 Je suis comme Marro : toutes les idées viennent buter sur ma présence momentanée peu fiable et fragile

31 Mais moi je suis capable d’en retenir une de l’associer à ma nudité de la faire entrer dans le plaisir qui ne peut pas en être la simple ponctuation

32 Et nous sommes seuls au présent dupes de la mémoire qui est collective et détestable et par dessus tout rêveurs impénitents du futur qui ne s’actualise pas malgré tous nos efforts

33 La queue insensible maintenant tandis que des fourmis se préoccupent d’en récolter la baveuse semence c’est au sommeil que je pense me poussant dans l’oubli de moi-même priant pour que le rêve ne me ramène pas à la vie

34 Je songe déjà au réveil

35 C’est le but de ma nuit

36 Un réveil de mon corps et la bouche tout entière de John autour de mon existence sexuelle chassant la moindre pensée qui recule devant l’amour pour lui laisser toute la place

37 Mais cette nuit-là je me suis réveillé à cause d’un mauvais rêve où c’est une femme qui fait de moi une femme et j’ai retenu le cri auquel mon esprit venait de penser comme à la meilleure manière d’oublier l’angoisse naissante

38 J’ai touché John du bout des doigts à l’épaule je crois ce qui l’a fait grogner

39 Il avait d’autres rêves sans doute et pas l’intention de s’en sortir

40 Plutôt s’y accrocher que de revenir d’un coup à la triste réalité que mes subtilités amoureuses ne suffisent pas à rendre moins triste

41 J’ai attendu un moment non pas pour oublier puisque ça n’avait plus d’importance mais pour ne pas entrer encore dans ce sommeil inutile

42 Mon corps s’est couvert de sueur mais je n’ai pas osé mettre en marche le ventilateur qui irrite tant l’écrivain américain

43 Allez donc savoir pourquoi c’est l’air en mouvement qui abuse de sa patience ! Alors je regarde par la fenêtre

44 Je peux voir le mur blanc éclairé par le reflet de la mer et le balcon où Pablo fumait le cigare en attendant de trouver le sommeil reluquant chaque fois de notre côté d’où je lui faisais parvenir mes petits cris de douleurs anodines

45 Le figuier est une ombre parfaitement noire mêlé au barreaudage du balcon qui tourne à angle droit et se fond dans un mélange de verre et de feuilles où arrive une lueur celle du salon toujours éclairé par en haut et dans un angle qui ne touche que sa proximité immédiate

46 De temps en temps c’est Marro qui traverse les géraniums cherchant je ne sais pas quoi et ne trouvant rien sans doute froissant le végétal comme un danseur isolé touche des tutus en passant

47 De la montagne je ne vois qu’un triangle noir transparent délimité par un angle de la fenêtre et par la pente qui découpe sa droite dans le ciel noir et lumineux

48 Je ne peux m’empêcher de chercher à deviner la présence du Français pour me l’approprier bien-sûr

49 On l’a attendu tard dans la nuit

50 Sa femme dort peut-être maintenant

51 Elle se fiche sans doute de savoir ce que fabrique son mari que la nuit a mélangé à la montagne en peintre soucieux de bien faire

52 Même elle a haussé les épaules

53 La garce s’est enfermée dans sa chambre et n’a pas voulu m’ouvrir sa porte

54 J’ai essayé la treille de vigne la gouttière même la pierre nue mais je n’ai pas réussi à m’élever d’un mètre

55 Elle a ouvert la fenêtre et fermé les volets sur lesquels j’ai jeté des cailloux jusqu’à épuisement

56 Ne pouvant plus surprendre sa nudité de salope j’ai regardé la montagne j’ai sali mes yeux en pensant que je pourrais le retrouver

57 Avec l’aide de Marro bien sûr

58 Mais pour en faire quoi ? Aux yeux de la police ce n’est qu’un témoin encore qu’il ne sait rien du meurtre lui-même

59 Il sait pas mal de choses au sujet de sa femme et son témoignage peut entrer comme terme dans le calcul des circonstances

60 Qu’est-ce qu’il peut bien espérer de cette fugue d’oiseau pas trop loin de sa cage ? Un moment de solitude nécessaire pour dénouer les nerfs qui l’empêchent d’agir normalement

61 Il n’est pas assez fou pour chercher à se faire oublier

62 Que trouverait-il dans l’oubli ? Les odorantes traces de la mémoire tuée dans le dos ? En tout cas la cage est encore ouverte

63 Il peut rentrer quand il veut

64 Il ne doit d’explication à personne et surtout pas répondre aux fables que l’écrivain américain est en train de composer à partir de rien d’ailleurs

65 Il peut rentrer ouvrir la porte de sa chambre avec la clé qui ne l’a pas quitté la réveiller d’un coup et se mettre à lui parler de ce qu’il vient de bien réfléchir

66 Mais n’en rajoutons pas

67 Ce n’est pas moi qui écrit

68 Enfin pas ce genre de choses

69 Je peux tout juste trouver la force de détailler ombre après ombre le triangle de montagne que la fenêtre décrit avec cette netteté qui est celle des œuvres accrochables

70 A quoi cela peut-il bien me servir de chercher à y deviner sa posture ou sa grimace ou son regard cassé par l’agrandissement de l’espace provoqué par la nuit

71 Le jour n’a pas cette infinité

72 Courant dans les épines en plein soleil il mesurait la portée de sa fuite

73 Maintenant il rejoint sa lâcheté il retrouve son exacte dimension dans un univers qui justement et parce qu’il faut bien expliquer celle-ci n’en a pas

74 Il s’accroupit il tente de rejoindre ses bouts d’homme fatigué de les mettre en communication d’énergie tandis qu’à l’intérieur une entropique démangeaison le fait crever doucement

75 Je peux me l’imaginer sans le voir comme si c’était moi-même mal à l’aise dans les claquettes humides et dans l’insuffisance de chemise genoux pliés avec la peau devenue noire méconnaissable douloureuse à peine à soi se mélangeant au vecteur infini de la nuit où rien ne bouge pourtant

76 Il voudrait entendre au moins un bruit

77 Venant de là d’où il vient il ne peut pas savoir que c’est impossible

78 Il fait partie du silence ou il lui appartient

79 Il n’y a que le vent pour ignorer la présence de l’homme dans la nature

80 Mais le vent n’est qu’un effet du souffle total il ne vit pas ce qu’il vit il peut approcher la mort soulever la puanteur ratiboiser les narines de celui qui ne la craint pas

81 Le Français ne sait rien de tout ça

82 Ce n’est pas un traqueur

83 C’est une proie

84 John a raison sur ce point-là

85 Le traqueur c’est ma nudité calculée

86 Je caresse ma queue en pensant cela

87 Je cherche le plaisir parce que je viens de deviner le désir exact

88 Ma queue d’homme au parfum de femme est le témoin de ma virilité crucifiée

89 Mes yeux s’exercent encore dans le triangle

90 J’ai envie

91 J’ai envie de traquer

92 J’ai envie de ma nudité pour couper la nuit en deux pour la partager avec le soleil futur

93 J’ai envie d’aller au bout d’une idée qui rassemble l’implexe dont je ne suis pas responsable après tout

94 Je me lève prudemment afin de ne pas réveiller l’écrivain américain qui ne comprendrait pas

95 Il comprend que je sois son mignon

96 Il comprend la démesure de mon sexe et s’en étonne toutefois

97 Mais il est loin d’écrire ce que j’écrirais si je savais ce que les mots veulent dire quand on les touche pour la première fois

98 Sa folie n’est qu’un calcul un aboutissement un point de convergence

99 Moi je suis fou par le silence que mon corps m’impose : cela ne se voit pas

100 J’ai trop de charme

101 Et je sais toujours ce que je veux : ma bite en est le témoin démesuré viril obsédant désirable et peut-être même inévitable

102 Je sors de la chambre sur la pointe des pieds un peu amusé par ma bite qui sort de moi comme un corps étranger et je traverse le corridor jusqu’à la petite cheminée d’angle au-dessus de laquelle est accroché le fusil de Pablo

103 Je regarde un moment le trait de lumière sur le canon je devine le velouté de la crosse l’éphémère froideur de la détente je pense à ce que je vais faire que j’ai peut-être déjà fait que je recommencerai avec le même oubli et la même envie de tout refaire depuis le début

104 Il est à peine froid dans mon dos

105 Le bois et l’acier n’ont pas la même température

106 La bandoulière a la température de mon corps

107 Je descends l’escalier et entre dans la lumière d’automne du salon de réception

108 Un moment d’arrêt devant le vitrail : les deux barlotières verticales rejoignent l’abstraction des reflets et des coupures de plomb noir

109 A cette distance un peu de côté par rapport à l’axe de symétrie l’enlevé qui rature le visage de la jeune bergère est la seule couleur visible

110 Le reste est noir désespérément noir plus rien n’existe ni du dieu nu ni de la commère qui épie la scène cachée derrière la margelle d’un puits ni le panier de fruits sur la margelle ni le chien qui est l’antithèse de Marro normalement blanc opaque avec un collier d’or par quoi son maître le dieu nu l’empêche d’attaquer la jeune bergère au regard terrifié

111 On ne voit pas non plus le barbouillage qui sert de ciel et de forêt avec un soleil rond et stupide et un nain triangulaire entre deux troncs d’arbre qu’il semble écarter l’un de l’autre pour regarder lui aussi

112 Nain-colosse arbres élastiques soleil de drapeau ciel de grisaille et d’ombre

113 Le sexe du dieu nu est caché par la tête penchée de la jeune bergère qui dans cette position dévoile un sein nettement insuffisant

114 Petit sein de fillette le mollet nu entrant dans l’herbe ou dans l’eau d’une mare impossible de le savoir même en pleine lumière bras qui descend selon la même oblique qui est le signe de la négation profil en forme de Z si l’on tient compte de la couche car la fille est assise sur un drap blanc comme neige devenu noir par la magie de la nuit

115 Je me suis toujours imaginé qu’elle était en train de préférer l’amour du dieu à la morsure du chien

116 M’imaginant encore que ce n’était pas la première fois

117 Que cette fois-ci elle avait amené un drap qui lui avait cruellement manqué la première fois

118 Et le dieu amenait toujours le chien de peur que la fille le voyant nu comme un homme ne se refuse à son seul désir de la posséder jusqu’à ce qu’elle soit trop vieille pour être possédée de cette façon

119 Le dieu n’était pas un dieu sûr de lui

120 Il avait besoin d’un chien pour exercer son pouvoir sur les filles des hommes

121 C’était un chien qu’un homme aurait pu posséder avec la même autorité sur les filles

122 Le chien était le véritable sujet de ce vitrail

123 Mais la fille était terriblement érotique et le dieu nu n’inspirait rien d’autre que cette possession et on n’arrivait pas à comprendre la scène dans sa totalité à cause de la commère du nain du soleil des arbres du puits du nombre de relations qu’on ne parvenait pas à chiffrer ni à retenir toutes ensembles

124 Alors on se laissait captiver par la fille on l’imaginait couchée nue et couverte par ce dieu déjà nu et toujours là à la même heure ponctuel identique inchangé plutôt

125 Mais la nuit on n’avait pas besoin de se faire du souci pour aller au fond du vitrail y chercher des significations inoubliables et bénéfiques

126 La nuit le vitrail était devenu complètement abstrait un peu géométrique à cause des barlotières inquiétant parce qu’il perçait un mur sans intérêt avec l’enlevé (ou la brisure) qui flottait en couleur dans un espace de plomb et de grisaille qui niait la couleur

127 Il fallait simplement s’arrêter regarder et passer son chemin en continuant de s’étonner de ce que peut devenir un vitrail quand c’est la nuit qui commande à l’esprit

128 Ou alors si on le connaissait très bien pour l’avoir souvent regardé sans tricherie et en parfait connaisseur sans chercher à en changer l’étonnante maturité on pouvait très bien en pleine nuit se remettre à penser au chien ou à la pornographie ou à tout autre thème qui paraissait réflexion faite être le véritable sujet de cet objet sans verbe

129 Le chien caricatural et complexe était entré en relation avec ma recherche

130 C’était un ex-voto accroché au mur de mon temple personnel et je regrettais de ne pas pouvoir le regarder à ce moment précis de mon existence

131 Je me suis arrêté devant ce maudit vitrail

132 Je ne pouvais pas ne pas en parler

133 Il fallait que je dise qu’à ce moment-là tandis que je descendais la pente nu et armé du fusil de Pablo j’avais trouvé le vitrail pour m’empêcher de penser à autre chose

134 Loin derrière moi à peine visible Marro suivait ma trace en attendant que je lui ordonne de se mettre sur celle du Français

135 Ou alors il rêvait de lièvre par habitude et j’allais le surprendre quelque peu

136 A cette heure de la nuit le temps est compté pour le chasseur

137 A la première lueur qui n’est plus celle de la lune toujours bénéfique à la suppression de la vie et ce n’est pas son moindre avantage il ne reste plus beaucoup de temps à soustraire à l’animal qui vit encore de cette vie forcément palpitante chaude dedans fraîche à la surface du muscle encore tiède aux pliures et sous le poil

138 Il faut donc mesurer la ballade avec le temps qui appartient à la nuit jusqu’à ce qu’il lui soit arraché marcher comme d’habitude exactement comme on l’a toujours fait levant la tête pour visiter l’ombre d’un œil expert ou bien c’est une trouée de lune dans une déchirure de roche et de terre en suspens dans ce pays où les arbres sont rares et où leur ombre même lunaire est incertaine

139 Tout cela était une question d’habitude et je ne m’en souciais pas j’avais parfaitement confiance dans ma connaissance de ce terrain de chasse où je m’étais élevé à la hauteur de la nature et de la chienne de vie qui n’en est que l’expression la plus proche

140 Je pouvais penser à mon sujet sans me soucier de ce qu’était devenu une partie de ma mémoire

141 Penser à ma proie non pas à ce qu’elle pouvait représenter une fois abattue mais plutôt aux conditions de sa mort à la perfection du jeu que je m’étais mis dans la tête de jouer tentant de me glisser dans la faille impeccable qu’aucune justice ne pourrait explorer après moi

142 Le problème n’était pas de tuer

143 Pour ça il suffisait de viser juste

144 Cacher toutes les traces de l’agonie ne posait pas non plus de problèmes

145 La seule question c’était le coup de feu

146 La condition impérative de ma réussite totale c’était que personne ne l’entende

147 Si personne n’entendait ce coup de feu alors personne ne pourrait s’exprimer efficacement sur la disparition du Français

148 Et je connaissais l’endroit exact où je devais le tirer l’endroit où je devais attirer le Français pour qu’il y meure en silence pour que personne ne l’entende mourir tout le monde connaissait cet endroit et personne n’y penserait parce que c’était impensable surtout de ma part

149 Il fallait donc que je trouve le Français que je l’entraîne là-bas et il ne me restait plus qu’à le faire mourir au beau milieu de la plus belle absence de mémoire qu’il me serait jamais donné de mettre en jeu contre un peu de cette sensation d’absolu à laquelle j’aspirais de toutes mes forces

150 Polopos ! Polopos ! Je ne suis qu’une graine plantée dans la terre inculte de ton passé et faute d’eau et de lumière je continue d’être une graine maintenant à ras de terre dans le sillon tracé par le doigt hésitant de l’écrivain américain qui est venu jusqu’ici pour me baiser et que je baiserai demain du même amour sec et brûlant dans les draps secoués par n’importe quelle servante qui n’a pas de nom qui s’avance simplement pour servir à l’heure convenue acceptant l’outrage et la métamorphose qu’il lui inspire

151 Polopos ! De ta pisse ancestrale et de ta terre toujours foutue la boue n’existe que pour les fleurs décoratrices de ton sommeil femmes patientes sans doute plus dures que la pierre si c’est nécessaire douces au moment d’accepter au moins le bonheur tandis que le malheur est d’être un homme pire qu’un homme : un corps d’homme de mémoire d’homme de connaissance d’homme d’excroissance d’homme de terminaison de chose rentrée objet cassé retourné à la matière qui est son premier sujet de l’écartement des cuisses revu et corrigé jusqu’à l’impatience d’y revenir dans un état physique lamentable

152 Boue de ma merde d’homme sur le visage de mes semblables boue des entrailles de mes semblables sur mon corps qui est l’expression d’un désir unanime, cherchant la femme dans l’homme pas la femme dans la femme pas l’enfant dans la femme perpétuant la magie de l’érogène rien de plus

153 Et dans cette nuit où j’ai décidé de tuer un homme que je ne tuerai pas dans cette nuit où j’ai voulu être une femme que je ne peux pas être parce que je suis la conséquence de l’amour et non pas son fruit légitime parce que je manque de consistance mentale parce que je n’ai pas la chance de connaître autre chose que ce simple dépassement érotique pour toutes ces raisons et à travers la nuit de chemins et de ponts que je connais bien je m’avance en connaissance de cause la pupille dilatée comme celle d’un chat imitant l’animal l’ayant parfaitement contenu quand je renifle la première odeur de merde

154 Marro et moi on s’est arrêté près d’une ruine à mi-pente et j’ai senti la merde avant lui peut-être parce que j’ai eu la faveur du vent

155 Mais il la touche avant moi il s’excite en même temps que moi il capte à coup sûr mon vertige il sent à quel point il est capable de me ressembler et il me regarde toucher la merde à mon tour respirant ce reste de cuisine avec stupeur

156 Il n’a pas pu s’empêcher de chier

157 Et il n’a pas chié comme une bête

158 Il l’a fait contre un mur entre deux cailloux et il a soigneusement posé un troisième caillou dessus un quatrième camouflant le mouchoir souillé

159 Il s’est torché le cul comme un homme proprement

160 Maintenant il n’y a plus qu’à lancer Marro sur sa trace

161 Il n’y a plus de souci à se faire

162 On le retrouvera avant le lever du soleil

163 Le temps n’est pas encore compté

164 S’il l’était il faudrait abandonner cette idée

165 Et revenir à la morosité par le plus court chemin dans l’attente d’une autre occasion

166 Pendant qu’on redescend la pente Marro en tête ma queue se gonfle d’une érection presque douloureuse et j’ai le souffle coupé avant d’arriver en bas

167 Marro disparaît dans l’ombre mais je ne l’appelle pas

168 Il sera toujours temps de l’appeler

169 Ou c’est lui qui m’appellera

170 Et je saurai alors que l’essentiel aura été fait

Extrait de la Chanson de Lorenzo

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