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RÉFÉRENCE
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 Article publié le 2 avril 2017.

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Parmi les mécanismes de la langue, il en est un qui pose d’épineux problèmes. En vérité, pas une question en linguistique n’est exempte de controverse, mais celle de la référence est particulièrement problématique, dans la mesure où elle exprime, si j’ose m’exprimer ainsi, un refoulé de la linguistique.

La référence désigne la bordure extrême du domaine de la linguistique, la question interdite du rapport entre les mots et les choses. Or, le linguiste ne s’occupe pas des choses. A des degrés divers, dépendant principalement de son obédience théorique, il l’exclura. Pourtant, il est constamment amené, dans son travail, à désigner la réalité extérieure au discours. Le principe lui-même est établi, accepté : Jakobson l’a désigné sous le titre de « fonction référentielle ».

Cette fonction, ce mécanisme référentiel est encore un objet d’attention pour les lexicographes. Eux-mêmes pourtant tendent aujourd’hui à s’éloigner du référent ; il leur est plus aisé de bâtir la juste signification d’un mot par le biais des synonymes, paronymes et autres antonymes - tel le Robert - que par la minutieuse description de la chose.

Cette évolution n’a rien de regrettable ; elle s’appuie en partie des vues de Saussure. Le problème de la référence, la linguistique structurale l’avait clos. C’était même, croyait-elle, un enseignement duCours de linguistique générale, écrit d’après Ferdinand de Saussure. La partition du signe linguistique en signifiant et signifié était établie, et d’elle découlait une problématique interne à la langue.

Emile Benveniste est revenu sur cette partition et l’a trouvée imprécise. Si la chose même était exclue des concepts saussuriens, Benveniste voulait induire en complément su signifiant et du signifié le concept (non linguistique) de référent. Les débats se sont multipliés, les points de vue crispés, en sorte qu’aujourd’hui, parler de la référence (déjà un tabou à l’époque) est devenu pareil à marcher dans des sables mouvants, ou revient à se promener sur un champ de bataille.

Pourtant il est absolument impossible d’envisager le fait linguistique sans considérer cette faculté de désignation, qui ne peut être ramenée à une fonction parmi d’autres. Nous comprenons bien les critiques faites à la désignation, comme à la référence. Ce qu’on reproche a ces notions, c’est avant tout ce que l’on reproche à ceux qui ont arrêté à ce seul aspect de nos échanges leur pensée du langage. - Avoir cru qu’une langue se réduisait à une liste informe de mots correspondant chacun à un objet de la réalité. Maintenant que ces gens sont partis, les questions liées au statut de la référence demeurent.

Nous voyons la dimension systématique du langage, la solidarité de ses structures ; nous ne le voyons pas moins agir sur le monde. Nous nous affolons devant les infinis prolongements du système d’une langue, nous ne concevons pas la fin de son étude, de son enseignement. Or, nous sommes plus embarrassés encore devant les effets, à différents niveaux et selon différentes modalités, du langage articulé sur le monde, sur la réalité.

L’histoire de la linguistique offre des cas extrêmes de cet embarras : c’est ainsi que les travaux de Benjamin Lee Whorf sur la langue des Indiens Hopi au Brésil ont gardé l’aura d’une légende. Les recherches de Whorf l’avaient amené, incidemment, à mettre en question les catégories fondamentales de l’espace et du temps, comme relevant d’une « métaphysique occidentale ». D’une analyse des catégories aspectuelles du hopi, Whorf était parvenu à une critique généralisée de sa propre rationalité, la nôtre. Souvent son apport est ramené à ce qu’on appelle « l’hypothèse Whorf-Sapir » (synonyme de relativité des systèmes linguistiques). Nous devons certainement beaucoup plus que cela à ce grand penseur — dont la recherche a un accent dramatique analogue à celle de Saussure.

(Sans doute faudra-t-il écrire un jour l’immense roman qu’a composé, chapitre après chapitre, la pensée du langage au XXe siècle. Je ne ferai rien pour ma part qu’évoquer le problème de la référence).

La référence constitue dans une langue un ordre spécifique, que Benveniste à mis en évidence en l’opposant à l’ordre intersubjectif du « je » et du « tu ». Ces deux ordres sont nettement distincts, mais leur action dans les discours est mêlée. L’ordre intersubjectif se révèle, ce fait est maintenant bien connu, par le biais d’une série d’unités qui, dans la langue, ont pour propriété de renvoyer directement à l’instance d’énonciation, ou à la situation d’énonciation : les pronoms je et tu et leurs déclinaisons, les adverbes ici, maintenant, aujourd’hui, demain... le verbe venir, enfin, ont clairement cette fonction.

A un autre niveau, la catégorie du verbe observe de pareilles particularités de fonctionnement. La diversité des types de prédication, dans la foule des langues du monde, est grande, et la catégorie du verbe peut y être inexistante ou secondaire, ou observer un fonctionnement tout autre que prédication-personne-temps (les trois grandes fonctions du verbe en français). Mais l’expérience de Whorf aura précisément permis de définir une certaine partition dans la prédication du hopi offrant une base commune avec les systèmes temporels connus. - Où n’existe ni le passé ni le futur demeurent l’actuel et l’inactuel (ou le virtuel).

Les catégories de l’actuel et de l’inactuel ne distinguent pas le passé du futur, également absents. Elles ne distinguent pas non plus le réel de l’imaginaire. Elles nous obligent, d’une certaine façon, à considérer ces oppositions comme des fictions.

L’idée d’actualité revient à une coïncidence entre l’énoncé et la situation d’énonciation ; c’est ce que le français traduit par le présent et aussi, dans une certaine mesure, par le passé composé - j’ai fini !. C’est aussi cette opposition qui fonde l’existence du mode indicatif - actuel - contre les modes impératifs, conditionnels et subjonctif - inactuels.

On peut ainsi - en schématisant à l’extrême - analyser le temps verbal du français comme résultant de l’opposition entre deux ordres. Le premier ordre est actuel, il relève de la deixis. L’autre est inactuel et relève de la représentation, soit de la référence.

Ce que nous mettons en jeu, à travers cette opposition - c’est le sujet, certes - mais pour beaucoup, aussi, c’est le contexte. Qu’en est-il donc, pour chaque cas, du contexte ? La deixis en effet y renvoie, tandis que la représentation s’y substitue. On a pu dire que les mots étaient pour ainsi dire la mort des choses, comme leurs meurtriers et qu’ils se substituaient aux choses mêmes. La partition de Benveniste montre que le rapport entre les mots et les choses du réel est bien plus complexe que cela.

Nous ne connaissons des choses que le langage que nous en avons. Pour qu’existent ces choses, il faut le langage, pour du moins que se crée une conscience de ces choses. Nous voyons donc, lorsque nous étudions des discours, le monde « matérialisé », ou qui se matérialise, dans des formes linguistiques. A partir des deux ordres définis par Benveniste nous pouvons pour ainsi dire tracer un portrait en négatif, et en positif, du « sujet » d’un discours. Appelons positive la représentation, en effet, pour les dénominations distinctes et descriptives qu’elle nous livre ; appelons négative, en revers, la deixis, dont les valeurs sont toujours interchangeables et qui ne signifient que ce qu’elles taisent. — Ou plutôt, ce que le discours tait, donnant par là « voix » au contexte. Preuve s’il en faut que le langage ne tue personne.

Mais le discours est une violence que nous faisons aux choses, écrivait Michel Foucault dans L’ordre du discours. Le discours, plutôt que les mots, possède ce caractère violent, parce qu’il y a multiplicité, confrontation des discours sur les mêmes objets et que, nous le voyons, les mots sont à l’intersection des discours et des choses. Il est des mots plus ou moins durs, plus ou moins violents. - Mais la pression qu’exerce le discours sur le mot est d’une violence bien plus grande.

Parlons-nous bien de la même chose ? — Le débat s’enlise (n’importe quel débat, autour d’une notion quelconque). Et, quand bien même ils emploieraient la même unité de la langue, le mot-chose que se disputent nos deux interlocuteurs peut bien être le même, ou n’être pas le même. Cela est commun puisque nous n’attribuons les uns et les autres ni le même sens ni surtout la même valeur aux mots que nous employons.

— Pis, il advient fréquemment que nous parlions de mille autres choses, en proférant un énoncé, que du thème même de l’énoncé. La pragmatique américaine a beaucoup étudié ce phénomène. Et il est bien certain que nous règlons de vieux comptes à chaque instant de nos échanges linguistiques (on voit là à quel point la question de la référence ne saurait rester purement grammaticale).

Ainsi, la chose que se représentent nos deux interlocuteurs (c’est le « signifié », le concept psychique, et pas encore la chose du réel), cette chose peut bien être la même, ou non. Tout dépend, au fond, de la bonne volonté des protagonistes du débat. Si cette bonne volonté n’existe pas, on fera l’expérience de ce qu’on appelle communément un « dialogue de sourds ». Quant au troisième terme, la « chose de la réalité »...?

S’il y a de la violence dans les mots que nous employons, cette violence est celle de nos discours. Elle n’intervient pas seulement quand nous rageons contre les objets mal manufacturés et que nous insultons : « Mais c’est de la merde ! » sous l’emprise de la colère. Elle se manifeste dans la moindre proposition, presque dans le moindre souffle humain.

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