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 Article publié le 9 juillet 2017.

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On doit au Trésor de la langue française du CNRS la partition lexicographique la plus pertinente qui soit du mot « série ».

Là où la plupart des dictionnaires privilégient une hiérarchie vaguement inspirée de l’histoire supposée du mot, donnant la valeur mathématique puis une première valeur générique suivie de deux ou trois sens spécialisés, le TLF admet deux ordres sémantiques distincts : le générique et le spécifique.

Le générique est le sens le plus proche du latin : « suite, succession ». Nerval est cité en exemple. Ce sens est lâche, ou plutôt ouvert. Il exprime l’analogie dans une certaine mesure, la pluralité surtout. A la limite, en ce sens, « série » n’est guère qu’un quantifieur. On dit « une série de » comme « une foule de », « un grand nombre de »...

Le spécifique, c’est l’ensemble des valeurs particulières qui sont données au mot « série » dans des domaines spécifiques, le premier d’entre eux étant bien évidemment les mathématiques. Le TLF en recense douze, ce qui est éminemment symbolique.

De la fin du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle, le mot « série » a investi nombre de domaines scientifiques d’abord, puis industriels, commerciaux et administratifs. La loterie, la zoologie, l’imprimerie et l’édition, la presse, l’électricité, la chimie, la marine, le sport et bien d’autres fonctions sociales se rangent au principe de la série.

Ces spécialisations techniques du mot se déclinent d’un domaine l’autre, de la fin du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle environ. Elles se fixent en marge des débats philosophiques qui, à la fois sous l’impulsion de Charles Fourier et d’Auguste Comte, interrogent avec constance le mot, la notion, « l’idée » même, de « série ».

L’acception positiviste de la série trouve son modèle chez Lamarck dont la classification naturelle des êtres tend à former « une véritable série », c’est-à-dire une suite continue de termes gradués. La série est le mot d’une méthode.

Cette acception « linéaire » est fortement marquée par la théorie de la propagation de la chaleur de Joseph Fourier. Elle inspire directement le frère du mathématicien, Charles Fourier, pour qui l’univers n’est que séries, comme on le sait. Elle inspire fortement Auguste Comte sur un plan méthodologique tout d’abord puis en tant que notion. Mais cette évolution est plus tardive. Dans ses Leçons de 1808, encore, la série est un terme secondaire, non marqué. Elle paraît acquérir son ascendant en se greffant sur le tableau général des sciences que le philosophe positiviste veut arrêter : la « série des sciences » ordonne les disciplines de la plus simple (les mathématiques) à la plus complexe (la sociologie).

A ce point, la série paraît n’être encore qu’un terme secondaire de la réflexion philosophique. Mais il souligne un principe de continuité qui oblige les philosophes à se pencher dessus et à l’interroger, lui-même. La « série des sciences » fera l’objet de discussions nourries tout au long du XIXe siècle, de même que l’idée du Progrès, décrit par le positivisme comme une « série indéfinie ».

Charles Fourier, qui plaide pour une organisation « sériaire » de la société, puis Pierre-Joseph Proudhon qui tente d’instituer une « doctrine sérielle » après lui, forment comme l’aide radicale de cette émancipation de la notion de la série qui amène à élever le mot à la hauteur d’un concept, d’une « idée » .

Ce mouvement culmine dans les deux premières décennies du XXe siècle. Durand de Gros en fait le terme premier de son projet de « taxonomie ».

La Série est la forme élémentaire de toute classification, et peut, semble-t-il,se ramener toujours à une progression numérique, autrement dit quantitative, étant donné qu’elle porte sur un quelque chose qui va croissant ou décroissant, et dont par conséquent les : variations sont mesurables. Il reste à se demander quelle est la nature, l’espèce de ce quelque chose qui varie, de cette variable, pour emprunter le langage des mathématiques.

Elle est aussi diverse que le sont les séries concrètes. Mais, s’il s’agit des séries abstraites, qui sont pour ainsi dire la commune charpente, le schème commun des premières, et dans lesquelles par conséquent l’intérêt scientifique doit se concentrer, alors c’est seulement à un nombre restreint do catégories taxinomiques que nous avons affaire. Nous allons considérer sommairement et rapidement les plus importantes. A chacune d’elles correspondra un Ordre Taxinomique propre.

Curieusement, l’auteur distingue deux types de série dont seul le premier peut proprement être appelé « série », sans qu’il renie ce terme pour le second type.

La série horizontale ou de coordination des objets n’est donc pas une série continuement progressive ; c’est une distribution d’objets par groupes idéaux de différents degrés rentrant les uns dans les autres, mais sans qu’il en résulte aucun ordre de succession nécessaire entre les éléments d’un même groupe primaire, et entre les groupes composants d’un même groupe supérieur.

C’est surtout pour avoir ignoré cette loi que naturalistes, anatomistes, physiologistes, chimistes, médecins, philosophes, so sont évertués en vain, dans leurs domaines respectifs, à mettre en séries gradatives des sommes d’objets insériables. Mais avant de passer à l’examen des infructueuses tentatives taxinomiques où se sont consumés tant d’efforts de la science et de la philosophie, et de montrer à la méconnaissance de quels principes sont dus ces différents échecs, il convient d’éclaircir encore un peu plus, s’il nous est possible, la théorie compliquée et difficile de l’ordre pseudo-sériel horizontal.

L’acception technique du mot « série », pendant un siècle, se cristallise autour de la valeur mathématique du mot. Elle a des prolongements d’ordre métaphysique qui expliquent l’ascendant qu’il a fini par prendre. Un ascendant que l’on conçoit mal aujourd’hui.

Pourtant, une autre valeur va se signaler dans la seconde moitié du XIXe siècle. D’ordre technique aussi, mais dans un champ sémantique parfaitement distinct de la « série » d’inspiration métaphysique. Il s’agit de l’opposition entre le « montage en parallèle » et le « montage en série » en électricité.

Cette opposition est demeurée longtemps cantonnée à l’électricité. C’est n’est qu’à la fin du XXe siècle qu’elle s’est déclinée dans d’autres domaines : l’informatique tout d’abord, puis les sciences cognitives dans les années 1990. L’informatique a réactivé l’opposition « en parallèle / en série » et l’a fortement popularisée. L’assimilation avec le système cognitif devait suivre tout naturellement.

Ce sont des technicités distintes. Le mot « série » suit des trajectoires distinctes, comme on peut le voir à travers ces deux valeurs de la série, qui se distinguent notamment par l’antonymie et les associations lexicales propres à chacune d’elles.

L’antonymie : « en parallèle / en série » distingue radicalement cette « série électrique » de toute la destinée philosophique du mot d’une part mais également de la « série » du langage courant, qui n’oppose que rarement série et « parallélie ».

Cette discontinuité est une goutte dans un océan de continuité. Car toute la littérature philosophique évoquée ici, on le sent bien, elle repose sur un même substrat. La phraséologie joue un rôle. La circulation des idées véhicule chaque fois une constellation de termes qui donnent au mot série une consistance et une densité sémantique qui vont bien au-delà de la seule « définition » du mot.

Une autre discontinuité est à noter, même si elle nous rapproche de la discipline qui a joué le plus grand rôle dans la diffusion du mot « série », les sciences naturelles.

C’est dans ce domaine qu’on trouve, dès la fin du XVIIIe siècle, un adjectif – « sérial ».

L’adjectif « sérial » a précédé tous les autres – « sériaire » qu’on trouve chez Fourier et « sériel » créé par Proudhon. – La zoologie et la botanique l’emploient toujours aujourd’hui. On parle aussi bien de « dents sériales » que de « bourgeons sériaux ». Ici, la discontinuité n’est pas sémantique. La valeur de l’adjectif est classificatoire et repose sur un principe de gradation. Mais sur le plan lexical, l’adjectif n’a jamais débordé du cadre des disciplines où il est apparu. Il n’a pu concurrencer ni « sériaire » ni « sériel ». Il n’a pas même été soutenu par l’apparition, au début du XXe, de feuilletons d’un nouveau type qu’on appelait des « serials » et qui sont l’ancêtre des « séries télévisées » d’aujourd’hui. 

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