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La polémique des rêves
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 Article publié le 3 mars 2019.

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La polémique des rêves est-elle née avec la notation des rêves ? La notation des rêves elle-même n’a pas commencé avec la notation des rêves. Le problème est donc vicié d’emblée.

La notation des rêves, en effet, a émergé dans le journal entre l’automne de l’année 1991 et le printemps de l’année suivante. Elle s’est intensifiée tout au long de 1993 et n’a connu, semble-t-il, que quelques épisodes remarquables en 1994. En 1995, ce fut le règne des rêves pensées et des rêves théoriques. Le rêve ne fusionnait tout à fait avec Avec l’arc noir mais il lui était assurément continu. Dans les deux, trois années qui ont suivi, la notation de mes rêves est devenu un exercice régulier, non pas quotidien mais constant. Il ne s’écoulait pas un mois sans que j’aie noté au moins un rêve et en général un peu plus. La production s’en est intensifiée en 1999 et surtout 2000. En 2000, il y a eu un épisode où la notation était quasi quotidienne et où la « récolte » matinale ne faisait que grossir. L’expérience ne faisait que grossir. J’ai interrompu le processus.

Il y a bien longtemps, un ami m’avait parlé d’une personne de sa famille qui pratiquait, seule, les tables tournantes. Elle avait arrêté par crainte de perdre la raison. La notation des rêves peut avoir le même type d’incidence. J’ai tout de même noté une série de rêves marquants, revenant au rythme des années antérieures, au cours des années qui ont suivi. Puis la notation s’est tarie. Ces dernières années, je n’ai consigné qu’une série de rêves. Il est vrai que la littérature onirique est un genre particulier, qui n’a guère d’accroche que dans la psychologie des profondeurs ou le journal intime.

Dans la Bible, chez Racine comme chez les surréalistes, le récit de rêve est loué, magnifié, sublimé mais il apparaît toujours fardé et instrumentalisé. Le rêve concret procède à l’inverse, précisément, de cette sublimation. Sa fonction réside dans la gestion courante de ce que ne veut ou ne peut accepter ou prendre en compte la conscience. Enfin, c’est ce que nous propose la psychanalyse et cette interprétation de la production onirique ne paraît pas infondée, même si elle n’est à de nombreux égards approximations et tâtonnements.

J’ai évoqué la médiocre genèse qui ne parvient pas à identifier son propre commencement. En effet, j’ai consigné dans le journal des rêves dont le plus ancien doit remonter au printemps 1991. La notation suivante n’intervient qu’après quelques mois, c’est le rêve du Marteau sans maître et des nœuds coulants. Puis, grossièrement, des rêves qui ont pour théâtre l’université, le métro et le train, des paysages urbains ou plus rarement éloignés... Mais dans l’intervalle, s’est constitué un journal d’éveil, qui ne parvenait à rattraper la matière des rêves et se rattrapait, en somme, sur les impressions de l’éveil comme si, peut-être, j’avais cherché par ce biais à capter la matérialisation scripturale des rêves dont la possibilité se dissipe, généralement, assez tôt.

Car ce matin, il a encore fallu que je m’éveille par moi-même et je n’ai jamais su quel rêve m’a obligé. J’ai achevé mon somme comme j’en ai la coutume par une tasse de café, par un disque posé, indélicatement, sur mon électrophone railleur, par un livre, enfin, que j’ai ouvert. Unanimement, Le marteau sans maître.

Il faut sans doute, pour accéder à la remémoration active de ses rêves, abandonner quelques illusions quant à leur substance. Les rêves ne sont pas les pages d’un livre qu’on tournerait jour après jour et qui nous écrirait mieux que nous. Non. Les rêves sont les pages d’un livre qu’on tournerait jour après jour et qui nous écrit mieux que nous. Pardon pour la pirouette. Si le je qui écrit est un je distinct du je qui respire et qui parle, le je rêvant est encore un troisième je, continu aux deux autres et pourtant distinct. Il a son univers de références propre. Il n’est pas étranger à ce je qui écrit et il l’est d’autant moins que s’il trouve une consistance auprès du je conscient, ce n’est que par le biais de ce je qui, ni conscient, ni inconscient écrit. Mais il est irréductible. Il mange des gâteaux, par exemple.

Nous étions séparés. Inditsyi était partie avec Jniid. Et tout le rêve se passait dans trois pièces.

Dans la première, j’étais seul et je me complaisais dans la tristesse. Pour passer le temps, je mangeais des gâteaux.

Dans la seconde, Inditsyi était avec Jniid. Il semblait peu se soucier d’elle. Ils étaient ainsi, elle debout, tournant le dos à la fenêtre, à côté de la table et lui en train de besogner. Une musique de variété française se jouait dans les baffles de la chaine stéréo.

Enfin, il y avait une troisième pièce, collective, on ne nous y voyait plus.

Toutes ces pièces étaient situées dans un même voisinage. Des appartements. Le mien était vide, livide. Et quoiqu’il s’agît d’Yndistyi, il me semble qu’elle était confondue avec Yilnii.

 Le rêve peut présenter des tableaux séduisants. Ils seront remplis de détails incongrus, qu’il ne serait même pas possible de « corriger » si l’on voulait en extraire une substance poétique quelconque.

Dans une librairie magasin Leader Price. Je cherche tout d’abord un paquet de gâteaux du meilleur rapport qualité prix. Mais le fond du magasin est consacré à la librairie. Ma mère (?) me dit que dans Le Monde (supplément « Monde des livres ») , il y a un article de / sur tel auteur, ce qui devrait m’intéresser. Mais je lui dis préférer les prédictions d’Elizabeth Tessier dans Télé 7 jours. Et, effectivement, je recherche ce journal, à la fois ironique (sur la qualité du journal) et convaincu de devoir y trouver quelque chose.

Peu après, dans le même magasin, ma tante (ou ma grand-mère) me fait la même réflexion. Je lui fais, en guise de réponse, l’éloge d’Elizabeth Teissier.

Je me dirige vers un café où se côtoient, dans un climat houleux, Azéris et Arméniens. Mais, peu avant d’arriver, je fais un détour et reviens avec de la terre d’Azerbaïdjan. Puis, sous les regards méprisants de quelques-uns, je monte à l’étage planter un arbre dans cette terre — dans un pot.

Il est vrai que je lisais assidûment à cette époque la rubrique astrologique de Télé 7 jours avec un sentiment de fatalisme car je voyais, de semaine en semaine, des prédictions qui s’appliquaient non pas à ce futur quasi immédiat mais plutôt, ironiquement, aux jours qui avaient précédé. Certes, ce rêve qui date de 1993 était contemporain d’un temps où je lisais Jung mais ses propos sur l’art moderne m’avaient ouvert les yeux. Ce bonhomme était un escroc et un fieffé réactionnaire. Elisabeth Teissier ne pouvait rien pour moi.

Ce rêve est difficilement soluble dans aucun type de littérature. Roman ou drame théâtral, il serait insensé. « L’homme entre dans un supermarché discount où se trouve un rayon librairie, ses proches l’informent de publications littéraires de qualité mais lui se précipite sur les prédictions d’une voyante très en vue et dresse son éloge ! » Coda : « Il se rend dans un café fréquenté par des Arméniens et des Azéris avec, sur lui, de la terre d’Azerbaidjan. » Je conçois la perplexité du lecteur. Poésie, il serait forcément dénaturé, ce rêve. Soit, en effet, je le tirerais du côté du ready-made, d’un modèle objectiviste et quasi documentaire mais chaque segment en serait, par le vers, sacralisé, ce qui serait un peu ridicule en plus de dénaturer le prosaïsme quintessentiel au rêve, soit je devrais apporter les éléments d’une sublimation qu’on trouve déjà dans la Bible et que les surréalistes n’ont pas su lever.

Cependant, ce n’était pas tellement les tableaux ou les éléments thématiques qui m’intéressaient dans le rêve. Au moment des premières notations, j’avais le sentiment d’une proximité très forte entre les questions soulevées par le sérialisme et la dodécaphonie auxquels je m’initiais de façon dilettante et la structure du rêve elle-même, que j’assimilais (fautivement) à une « forme-sonate ». Il aurait mieux valu parler, à la limite, de la « forme d’une sonate ». Les rêves me paraissaient, bien souvent, former des triptyques contrastés.

Quand je me battais avec des rêves dont je ne parvenais pas à me souvenir, je leur donnais précisément la forme d’une série dodécaphonique, à tort ou à raison.

Cette nuit, je n’ai rien vu de tout cela. J’ai revécu toute ma petite semaine et me suis éveillé. Et j’ai pensé : rien de tout cela n’est cohérent. Ce n’est sans doute pas un leurre, ni une escroquerie : ce devait être un rêve sériel. Douze petits fragments de ma semaine, libres et égaux, se sont succédés avec calme et sérénité et je me suis éveillé, comme de même.

Plus le temps a passé et plus j’ai essayé d’approfondie non pas une lecture sérielle du rêve mais plutôt une analyse structurale. Il en est ressorti des essais, des notes réflexives et même des tableaux thématiques qui avaient vocation à mettre en évidence les processus à l’œuvre dans la narration onirique.

Je n’ai jamais réussi à prendre cette question de front, en fait. Les notes que j’ai prises, je les ai toujours délaissées et elles restent, aujourd’hui encore, confinées et dispersées tout à la fois. Confinées car elles n’ont jamais été extraites des cahiers où elles se sont accumulées (et même quand j’ai voulu écrire sur le rêve directement sur l’ordinateur, il n’en a résulté que des fichiers épars, délaissés par la suite). Dispersées car j’en compte, sans chercher à filer les notes disséminées dans le journal des années antérieures, quelques pages au tout début de 1996, dans la foulée des pages qui devaient enterrer le Jounal de l’arc, « Entropie / Anthropie » et « Démolition du journal ». C’est à cette même époque, je pense, que j’ai reporté sur un cahier 11x17 une série de rêves, le plus souvent notés dans les pages du journal mais parfois également reconstitués à partir de souvenir d’enfance ou d’adolescence. Puis, des notes qui doivent dater de 1998, « Production de la double vie de nuit ». En 1999, j’ai engagé des analyses thématiques plus fines, m’appuyant sur une statistique grossière. Vers 2001 peut-être j’ai repris « Production de la double vie de nuit », sous un angle différent. Je crois que j’avais commencé à aborder la question du rêve dans la littérature universelle. Vers 2007, j’ai essayé de produire de brèves narrations à partir d’une sélection de rêves et de les combiner avec d’autres types de narration brève, sans grand succès. Et puis vers 2011 ou 2012 peut-être, je me suis essayé à une analyse généraliste des récits de rêves accumulés depuis 1991 sous l’angle des grandes catégories qui paraissaient alors se dessiner.

 Ces études n’allaient pas très loin, sinon à recenser des thématiques que j’avais déjà dégagées dans des essais antérieurs. C’était peut-être la conclusion d’un effort bizarre, dont le produit immédiat serait sinon inexistant, au moins inconsistant mais dont le résultat plus insidieux résiderait dans la contamination intime de l’écriture par le rêve. A la fois (et peut-être moins) comme ensemble de processus narratifs structurels ou transitionnels que comme épreuve de la narration, le rêve étant presque toujours un défi lancé au dicible.

Récit de rêve (1994) intégré au feuillet « Avec l’arc – série B » (1995), révisé et illustré

 

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