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Les derniers jours (mots) de Pompeo
Les derniers jours (mots) de Pompeo 2 (Patrick Cintas)

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 Article publié le 8 mars 2020.

oOo

*

« On commence quand tu veux, mec… » dit-on quand il est temps de s’y mettre.

*

J’ai réfléchi toute la nuit. Je vais avoir du mal. Cette poupée ne me quitte pas. J’en ai connu de moins tenace. Je la vois déjà entre les lignes, craignant que Pompeo ne la voie aussi. Faut que j’apprenne à écrire sans elle. J’aurai les yeux de Pompeo sur mon échine. Et peut-être aussi sa main sur mon épaule. Ça va m’angoisser. Je me connais.

*

* *

On arrive après avoir avoué. Le ciel est d’or ce matin. Il frise le mur à cette époque de l’année. De la confiture, j’en ai plein. Je crève un sachet tous les matins, mais j’en ai de reste. En attendant le bol incassable. Je suis en papier depuis des années. Faudrait s’arracher la peau pour la nouer.

« Avec quoi je vais écrire, Pompeo… ?

— Je sais que tu tiens à la vie. Mais tu peux te le fourrer dans le cul. J’y toucherai pas, même pour te corriger. Je l’aiguiserai avec ce canif…

— On commence par le jour où ta mère s’est enfin mise à gueuler pour une bonne raison ?

— Celle-là !

— On en parle pas si tu veux pas…

— C’est comme si je connaissais tous les détails de son corps… Je sais que j’y penserai une minute avant d’entrer dans la forêt obscure et froide…

— T’auras peut-être pas cette chance…

— Tu connais d’autres portes peut-être ? Elle est entrouverte depuis le début.

— Ça commence quand, Pompeo ? Il faut que je le sache… La première page…

— Pour l’instant, on fait comme si la première page n’existait pas…

— On commence n’importe où… ?

— On peut commencer avec toi, Arthur. Je sais ce que je te dois.

— Mais j’ai perdu ce qui me restait de liberté… Je suis un…

— Mais tu ne l’étais pas encore ! Je me souviens…

— Ce n’était pas moi, Pompeo. Je peux pas imaginer ça si c’est un autre qui prend ma place…

— Je sens que tu vas me compliquer la vie, Arthur. Juste au moment où mon existence n’a plus de place pour l’illusion. Tu peux pas savoir combien je m’en suis fait, des illusions. Mais je parle à un type qui s’y connaît, n’est-ce pas… ?

— Je compte les jours. Et même les heures. Je me vois déjà dehors. En compagnie. Jamais seul. Mais avec un bracelet à la cheville, des fois que la mort d’une poupée pose question dans le secteur.

— Toutes ne meurent pas… Il y a celles qu’on aime. Même que des fois on se fait aimer. Reconnaissons que la chance puisse te manquer à tout moment et qu’on finisse par te faire payer ce qu’un autre a commis… à ta place…

— Si on commençait par le début, Pompeo ? J’aime pas les fins sans un bon coup de dés à la clé. Faut savoir s’aventurer pour ne pas en être privé juste une minute avant la fin. Cette fois, ce sera pas du luxe. Ya rien de plus facile que la mort. »

C’est le « mot » qui l’angoisse.

*

J’ai toujours vécu seul. Et j’ai toujours relu les mêmes bouquins. Seulement, contrairement à Pompeo (cherchez Pompeo) j’ai pas sombré corps et âme dans l’imitation de ce qui se vend le mieux à l’esprit ou au cul. J’avais trouvé ma poupée avant même d’en parler. Ni chiffon ni porcelaine. Pas de fils aux articulations. Un caractère de chien. En vacances, les vitrines t’encerclent. Les trottoirs te sollicitent. Les parapets s’invitent. Et on perd le Nord.

*

« Alors ici c’est le confessionnal… Voici la sellette. Vous vous agenouillez pas. Vous pouvez reculer, mais pas plus loin que le mur déjà occupé par un classeur qui doit dater de Trompe-la-Mort. Ça vous laisse pas beaucoup de marge, mais faudra vous y faire. Inutile de rêver en vous tournant vers la fenêtre, c’en est une fausse. Peinte à même le mur par un artiste de votre choix. On ne pisse pas avant d’en avoir reçu l’ordre ! »

*

Ça grouille presque. Ça sent l’acharnement. Avec appareillages et glouglous des flacons remplis de sérum de vérité. On distingue cependant l’inquisiteur du crucifié sur l’autel de la morale. Pompeo n’a pas connu ça. Il vient après. Une fois qu’on ne joue plus. Je vais vous raconter (si c’est possible) l’histoire d’un gardien sur le point de mourir de sa maladie et de celui qu’il garde depuis des lunes consacrées à cette écriture. On ne comptera pas ces années. Par contre, celles qui viennent s’égrèneront sans Pompeo. Puis d’autres années pour boucler la boucle, avec ou sans poupée, j’en sais rien encore. Je suis comme l’enfant qui balance ses jambes au bord de la chaise en attendant d’avoir les pieds sur terre comme promis par papa et maman.

*

Ce que papa et maman ne savaient pas, c’est que leur poupon s’appellerait Arthur Gordon Pym et qu’il finirait mal avant de finir pour de bon. J’en sais rien ce qu’il rêvaient avec ou sans moi. J’ai jamais posé la question. J’ai vu le monde de près. Il y avait une poupée dedans. Je savais pas que j’aimais les poupées. Que j’aimais tout ce qu’il est possible de faire d’une poupée. J’avais déjà cette idée d’un bonzaï humain. Sur le papier que je l’ai griffonnée entre les heures de classe. Entre grammaire et mathématiques. Quelquefois ça me venait en poésie, mais j’avais pas envie de jouer.

*

« Je suis né dans la merde et j’y retourne, dit Pompeo en balance sur le bord de mon châlit parce qu’il est retourné en enfance pour que ce soit plus vrai. Sans les mots, je sais plus si c’est moi qui touille la mémoire. La merde, c’est le fric. Celui qu’on a et celui que les autres possèdent pour te faire la nique dans leurs bagnoles et leurs piscines. Même que ma vioque voulait forcer la porte de Tiffany. Elle aurait pas dû montrer son cul aux flics. Et pas chier sur un trottoir aussi distingué. Mais les flics, c’est pas distingué comme nous les gardiens. Tu feras sentir la différence au lecteur. Je sais pas comment. Tu dois savoir… Et si tu sais pas, on demandera à Dante ou à Sade. Et sans l’édulcoration baudelairienne ! Je veux de la merde qui sent la merde ! Sinon je t’aime plus ! »

*

* *

Les jours de pluie, l’eau n’entre pas. Une famille d’insecte (j’imagine que c’en est une) remonte le long du mur pour aller goûter l’humidité de la vitre inaccessible autrement. La lumière a remplacé le soleil. Les pas de Pompeo se rapprochent si lentement que j’en perds le compte. La clé hésite. Le trou clignote. La manche au galon d’or rutile un instant.

« Nous recevons de nouveaux clients ce matin, dit-il en se maintenant dans l’ombre. Les rues sont désertes. Je n’ai pas vu une seule vitrine éclairée. Le monde meurt quelquefois ainsi. Nous perdons alors connaissance. Puis ça gratte…

— Cette vermine… Justement, je l’observais… une fois de plus… les années…

— Non pas ces pattes ! L’intérieur de l’os. Quelque chose est écrit, comme à l’entrée de Notre-Dame. Nous photographions. Difficile d’évaluer la mission. Je suis fatigué par les jours. Je n’attends plus les vacances. Je ferais bien de me hâter vers la sortie. Où en es-tu… ?

— Ressorts de la comédie la plus ordinaire. Frottement linéaire des deux surfaces proposées à l’esprit en proie à d’autres angoisses. Regardez-les explorer cette verticale ! Là-haut, le verre cathédrale ne se laisse voir qu’à travers les barreaux. Solides barreaux aux intervalles impossibles à traverser perpendiculairement. Je deviens fou…

— Ensuite je suis allé décompresser sur les quais. Peu de monde sous cette pluie têtue. Des parapluies et des glissades. Un flic fumait dans sa niche. Il m’a salué comme si j’étais son frère…

— L’enfermement est triangulaire tout comme l’expérience qui l’impose à l’ensemble. Qui exaucera mes vœux désormais ?

— J’ai amené de quoi fumer…

— Fumons.

— Les voilà dans la buée du carreau… Ils tournent en rond. Un cercle parfait.

— D’ici, on ne voit pas la trace de leurs pattes. Le cercle n’est pas si parfait. L’intervalle des marcheurs est irrégulier.

— Ont-ils des ailes ? Je n’ai jamais réfléchi à ça… Si nous commencions par le commencement ?

— Le cri de la mère…

— Ou le mien… De ce temps-là, quelques photographies… Les négatifs sont perdus. Petits formats. 6x9. 6,5x11. Un coup de vieux. Jamais observé la tache argentique d’aussi près qu’en ta compagnie, Arthur. À l’heure du pixel ! Mais quelle image emporteras-tu avec toi là dehors, si le diable ne t’emporte pas avant ?

— Le pire qui puisse arriver à un homme, c’est que les hommes imposent la linéarité à son existence de coupable. Naguère, je m’étoilais chaque matin, le nez dans les cheveux de ma poupée. Je recommencerai tôt ou tard. Avec ou sans bracelet. Je me connais.

— Pas le temps d’y songer ! Le diagnostic est définitif. J’en veux pour deux cents pages. Pas moins. Connaissant le nombre de jours en jeu, la division impose le nombre de mots à coucher chaque jour. Sinon c’est interrompu. Et je meurs quand même. Passons à l’acte, Arthur ! »

Mouille la mine et l’applique au papier dont le bord ne tranche pas. Pompeo l’a essayé sur son pouce. On voit bien qu’aucune trace ne rompt la série papillaire. Écris !

*

« Écris ! » voulait dire « Ne meurt pas ! »

*

Quel classicisme dans la « modernité » des feuillets parisiens ! La nouvelle s’épaissit en « récit » puis le récit en question rejoint les autres sur les genoux de la poupée.

*

« Qui sait mieux que moi ce qui a eu lieu et ce qui relève de la fiction acquise par contact avec une réalité non désirée ? Je ne suis pas un fleuve. Ni le rivage aux sabots clinquants de coquillages. Ici, le seau et la pelle jouent avec l’écume et ses débris de verre reconnaissables à la transparence que la langue leur applique avec cette sorte de science qui n’appartient qu’à l’enfant. « Je sais ce que je cherche et je le trouve ! » Sous le parasol, les jambes secouent le sable des jeux. Le téton est inexplicablement plus noir que l’ombre zébrée de baleines. Une méduse « respire » encore.

*

Pompeo ouvre une boîte et tord le couvercle. Angle droit. Dépose les anchois sur les tartines préalablement beurrées par la poupée revenue des dossiers.

« L’alcool m’a ouvert les yeux, dit-il. Et je ne les fermerai pas sans résistance ! Mais si je meurs à l’hôpital, qui humectera mes lèvres de ce divin nectar ? »

Ses poumons grognent sous la chemise humide et chaude. Les mâchoires cherchent le rythme. La langue explore la pâtée.

« Toutes ces simagrées d’alchimistes et de maudits ! Les mots ne s’y trouvent pas. Il s’agit de jouer avec eux et de payer avant d’entrer. Foutaises ! Je connais ma langue. Je vais finir avec elle si toutefois ils ne me la gâchent pas avec leurs métaux soumis aux acides du hasard. Qui t’a balancé, toi ?

— Ses morceaux… Ma trace génomique. Ils exigeaient une parfaite correspondance entre ce qu’ils savaient, pour l’avoir découvert, et ce que j’avouais dans leur langue. La mienne m’était devenue étrangère, comme si je n’avais jamais vécu avec une poupée…

— On en arrive là des fois… Ça ne devrait pas arriver, mais quand ça arrive on devient l’étranger qui parle la langue de ses propres étrangers. »

Pose la boîte et verse le jus avec ses petits oignons. Comme une éjaculation lente. Les insectes redescendent.

« Moi aussi j’avais une poupée, dit Pompeo en léchant. Mais c’était Astérix. J’avais aussi Obélix mais pas dans la même gamme de produit. Deux sources différentes à Noël. Pas les mêmes proportions. Ça me chagrinait. Impossible de les mettre l’un à côté de l’autre. Ça ne collait pas au récit. On m’amputait d’un membre. Ma langue s’agitait, mais sans trouver un sens que j’aurais pu prendre pour grandir avec comme d’autres poussent dans la terre de leur héritage. Tu commenceras par là, Arthur. Oublie les cris et la fumée des cigares. Et ne me parle pas de baptême ! »

*

Étrange que je doive me passer de Pompeo à partir de la date de sa mort. Et même avant pour cause d’hospitalisation. Je ne l’apprendrai peut-être pas, sa mort. Personne pour me l’annoncer. Impossible de la dater en vue des anniversaires. Je peux les compter si on ne me lâche pas avant. Puis je ne les fêterai plus. Je me connais. J’efface vite si on ne m’en empêche pas. Ils m’en empêcheront tant que ça leur conviendra. J’ai pas mon mot à dire en la matière. Je dois vivre avec le cadavre d’une poupée jusqu’à ce qu’ils en décident autrement. Je m’en fous presque de pas pouvoir aller plus loin que ces murs ! Mais être pendu par la queue à leur langue ! Ça me rend fou. Pompeo ne veut pas déraisonner avec moi et il limite la dose que j’ingurgite avec lui. Il sait aussi qu’il faut pas trop me déranger le cerveau si ce qu’il veut c’est que je me mette au travail de sa mémoire.

« Ne me considère pas comme un personnage, dit-il. Je ne destine pas mon cadavre à ceux que j’ai fréquentés toute ma vie. Il doit bien se trouver quelqu’un pour comprendre que je ne suis pas né pour ce travail. Tu sortiras avec ça dans la poche et tu sauras quoi en faire, pas vrai ? Je te demande pas de promettre… On est assez tragique comme ça ! »

*

Si personne n’est ce qu’il veut être et demeurer, qu’on me présente qui prétend le contraire. Pompeo n’a jamais tué personne. Il ne les enferme pas non plus. Il les garde. Il les empêche d’aller plus loin que les murs. Il est capable de tuer seulement si l’occasion se présente. Il fuit l’occasion. Ne s’acoquine qu’avec des types dans mon genre, les incapables d’ouvrir les murs comme il ouvre ses boîtes. Il les repère à l’arrivée. J’avais une tête, ou un regard, ou je ne sais quoi à ne pas avoir les moyens d’ouvrir les murs. Suffit de pas laisser la porte ouverte. Pour les murs, il sait que je ne les ouvre pas. C’est comme ça qu’il garde. Porte fermée et murs sans l’ouvre-boîte qui va avec quand on connaît du monde. Et pour être ce que je veux être, je le reçois dans mon lit.

*

Que se passe-t-il entre un gardien qui va mourir et un gardé qui a besoin de ce gardien pour être ce qu’il veut être et surtout ne pas ressembler à ce qui n’est pas ? C’est le sujet de cette comédie. Ou plutôt, c’est le problème posé. Le gardien meurt, on n’y peut rien. On ne peut rien non plus quant au temps qui lui reste à vivre. Passé ce temps, le gardé demeure sans gardien capable de préserver son être sans le soumettre aux fatalités que l’enfermement inflige aux détenus. Sans Pompeo, je risque la prison.

*

Tout le monde a envie de dire des choses intelligentes, des choses de l’esprit. On est moins sûr d’avoir vraiment envie d’en inventer de jolies ou en tout cas de pas vilaines à regarder ou à entendre. On est moins poète que malin, si des fois on parvient à ruser avec les murs.

*

 

 

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