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Les derniers jours (mots) de Pompeo
Les derniers jours (mots) de Pompeo 7 (Patrick Cintas)

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 Article publié le 12 avril 2020.

oOo

Il sortit. Il venait de pleuvoir. J’aime cette odeur. Les haies sont habitées par des milliards de gouttelettes. Grillages sonores sous le bâton. La rue toujours déserte à cette heure. Une vitrine clignote avec son isard. Oui, oui : il sortit. Malgré lui. Son cerveau travaillait à rebours. « Je ne crois pas à l’expansion de l’Univers, » dit-il. Pourtant, l’observation… le calcul… Pas de XXe siècle sans ce commencement et cette fin. Le siècle de Dieu enfin retrouvé. « Qu’est-ce que nous allons perdre cette fois ? » Le soleil pâlissait sur les toits. Ainsi avance l’heure les jours de recommencement. « Il lit le journal afin de pouvoir causer, » dit-il à propos de Richard. Sinon, qui cause ?

*

Maintenant que je suis dehors… puis plus rien : langue morte des angoisses passées. À qui le tour ?

*

Il stoppa net devant une paire de pieds taillés dans la pierre. Des roses sans épines entre les orteils. Un rayon doré dans cette herbe de vortex. « Avant, quand je sortais… »

*

Jamais d’averse à cette époque de l’année.

Des pluies tranquilles qui épargnent les feuilles.

L’autan frisonne avec ses gens, les gens sortent

Et ne rentrent pas sans frissonner à l’entrée.

Les statues sentent la poudre d’escampette.

Je vous donne la rivière et ses berges vives,

Dit l’agent immobilier à une passante lourde

De sens. Ne sortez pas sans votre parapluie.

 

« La suite demain avant de prendre le train… »

*

Sortir comme d’un tunnel dont l’entrée fut annoncée, certes, mais pas avant d’avoir fini de jouir. Acte sans réelle préméditation. Dans la voiture, entre les pins, l’air circule de bouche en bouche. Pas facile de se souvenir de ces conversations. Tout le monde parlait, même après que le flic nous eût comptés sur ses doigts de raté scolaire. La mer sans iode cette fois. Les façades des hôtels, toutes inspirées par les fastes de l’histoire, sans imagination. Toutes ces jambes nues. Ces lunettes et ces chapeaux. Pas de tunnel en perspective, avoua-t-il plus tard. L’été attend l’hiver, toujours. On se hâte, sans âge. Il y avait du sable sur la terrasse et sous la porte. Baies harcelées de tempêtes sans mesure. Il voulut entrer le premier, mais elle le précéda parce qu’elle était vive et insouciante. (ici Pompeo tempéra le récit et alluma une cigarette)

— Je crois que je suis malade, dit-il.

— Vous revenez de chez le médecin… ?

— Je me suis regardé dans le miroir d’une armoire héritée. Je ne me ressemble plus. Faut que j’aille consulter. Une fatigue. La paresse. Je deviens étourdi.

— Vous vous faites du mouron pour rien, vieux…

La fumée monta sans tourbillonner. Le récit revenait par bribes. Comme s’il fallait traverser le tunnel dans l’autre sens. Au lieu de lui tourner le dos. Des années sans se soucier de cette présence derrière soi. Un récit maintenant sans odeurs, mais un récit tout de même. Vitesse d’exécution à la clé. (Pompeo sentit que je ne l’écoutais plus)

— Enfin, dit-il, on verra…

— Cette faculté de regarder devant soi, de pouvoir envisager l’avenir parce qu’il existe. Voilà comment j’explique la jalousie qui me ronge. Sans toutefois l’hypocrisie qui parfait l’égoïsme…

— Tout le monde finit par choper quelque chose… Dedans comme dehors. Nous pourrions commencer par l’enfance. Elle revient souvent dans ma conversation avec…

— Avant ou après l’expérience du miroir… ?

— Faut que j’y réfléchisse… Ma femme m’ennuie tous les jours avec ses angoisses. Je ne sais plus penser sans elle, sans son influence, sans ses gosses…

Dehors la pluie revenait avec le vent. Ces matins douloureux ! Dans les pas du voisinage. Des merles jacassent encore. Des mésanges fuient. Je cherche le chien à travers les barreaux. Il est en train de fouiller un buisson, de l’autre côté du jardin. Il s’occupera de moi plus tard. Je ne sais pas pourquoi mon cerveau persiste dans ses rêves. Rien ne continue. Ce qui commence et s’achève, c’est la vie, pas l’univers, sinon Dieu existe et si c’est le cas, je ne suis pas moi-même.

— Si vous vous êtes regardé dans ce miroir, c’est que votre cerveau l’a imaginé. Je connais ça, Pompeo. Chaque jour me place devant et la porte prend la place du tunnel. Cette porte que je ne peux pas ouvrir ! Et qu’il vous est si facile de pousser…

— Le toubib dira ce qu’il sait… je suppose. Il ne me cachera rien. Peut-être rien, après tout… La fatigue… La paresse… Ce métier qui n’en est pas un. Un homme sans métier est domestique de ses illusions. Vous entendez… ?

— La pluie… ?

— La pluie… et ce qu’elle induit. On ne sort pas par ces temps-là. On s’en tient à ce qu’on sait de l’intérieur. Pas grand-chose si notre esprit éprouve le plus grand mal à abstraire la moindre proposition. Mon enfance…

— La mienne…

C’était l’été. Quelle cavale ! Puis la montagne s’interposa. Ses lacets interminables. Je la voyais plus que les autres. La série doit continuer. Quelle loi y veille ? Écrite de main de maître ou par hasard. On ne saura jamais le fin mot. Pas le temps.

La maison sur la plage, blanche et bleue. Sans toiture de tuiles. Des enfants jouaient sur la terrasse. Leur fuite à notre arrivée. Plus haut entre les pins leur course folle.

— Nous voilà arrivés. Qu’en pensez-vous, Pedro… ?

— Si je m’attendais…

— Il a perdu sa valise…

— Qui la retrouvera ? Personne. Je sais de quoi je parle. Ces trains bondés ! Ces quais qui sentent… Oh !

Les voilà les personnages. Et des deux fillettes, celle qui me plaît le plus, c’est…

*

Dans le salon alors que la pluie bat les vitres.

— Vous avez enregistré ça !

— Des années que je brandis mon micro dans sa direction. Bien sûr, si Lemaître et Hawking ont raison, l’être en question est parfaitement immoral. Mais de mon point de vue…

— La poésie… en commençant par celle des lieux. Je vous connais.

— Oui, oui. Pas comme aujourd’hui ce jour-là…

— La première rencontre…

— L’été se finissait. Il arrivait sous bonne escorte. Pas ému, je crois. Mais pas un signe de satisfaction ou d’assouvissement. Je lui ai offert une de vos cigarettes. Je crois qu’il l’a acceptée par politesse. Le cerbère l’a empêché d’utiliser votre briquet, ce chamois…

— …isard…

— …de laiton argenté par électrolyse. La flamme a fait ressortir des reliefs faciaux que je ne lui connaissais pas, des sortes de blessures anciennes, des histoires avec les autres ou la nature, les deux peut-être…

— …certainement… Lui avez-vous demandé pourquoi l’une et pas l’autre… ? Cette fixation…

— Il a parlé de la lumière… les murs blancs, encore bleus dessous… les « frétillements » des feuilles d’olivier… les « facettes » de la roche nue… et leurs lunettes…

— Leurs lunettes… ?

— Il en parlait comme s’il en revoyait les effets sur son mental à ce moment. Et entre eux et lui, elle…

— Continuez…

— Heu… elle jouait…

— À la poupée, je suppose. Avec sa copine… Seule… ?

— Rien sur le sujet. (feuilletantla liasse) Non, vraiment rien. Je m’en souviendrais. Des semaines de compulsation. Le crayon entre les dents. Ma femme…

— Vous êtes marié…

— Des années.

— Des enfants ?

— Deux.

— Sexe…

— Fille, puis un garçon.

— Nous en avons trois. Filles. Continuez…

— Le tabac mentholé de vos…

— Il a dit « clopes », n’est-ce pas ?

— Pour qui le prenez-vous ! Il a de l’éducation. Non, non, il n’en a rien dit. Il tiquait…

— Tiquer… ? (singeant) Comme ça ?

— Vous vous moquez de moi…

— Je vous taquine… Vous me plaisez… Passons… Tous ces gosses ! Quatre filles et un garçon. Plus les deux filles, là-bas, sur la Côte ensoleillée de cet été pénultième. Nous ne l’avons pas soupçonné tout de suite. C’est à la fin de l’été suivant que nous avons compris. L’autre petite avait enfin parlé. Plus d’un an en maison spécialisée. Elle ne faisait plus son âge. Nous avons eu l’autorisation de l’interroger à condition de tourner autour du pot. Elle avait des visions. Elle s’appelait Jenny. Elle a disparu dans l’incendie. Comme Zelda. Je me souviens de cette première rencontre comme si c’était hier. Elle avait déjà brûlé deux poupées. La directrice était catastrophée. Elle prétendait qu’il n’y avait pas de solution. « C’est foutu pour elle, avait-elle grogné. C’est comme s’il l’avait violée. La permanence, ils appellent ça. Mais je ne sais plus de quoi. Je n’ai pas fait psycho. Vous non plus, n’est-ce pas ? (serenfonçant dans son fauteuil) Je vous ai interrompue… Excusez-moi. Continuez.

*

Oui… c’est ça. Elle. Je me souviens de cette cigarette. Le mentholé de la fumée. Ce sacré briquet que le chien de garde n’arrivait pas à allumer, forçant la molette sans résultat… Mais (secouant la tête) vous savez déjà tout ça. C’était dans les journaux. Vous dites que votre médecin ne peut pas vous recevoir cette semaine… ?

— Je me suis disputé avec ma femme à ce sujet. Elle dit que je suis…

— Trop pressé, ce qui vous rend exigeant, désagréable même.

— Vous la comprenez donc. (uneautre cigarette) Mais qui était-elle ?

— Laquelle des deux ?

— Celle qui vous a offert les clopes… les cigarettes de l’autre, celle qui était assise derrière son bureau. Je la connais… ?

— Tous des personnages, mon vieux ! Nous ferions mieux de parler de vous, comme convenu…

(c’était avant que Pompeo voie son médecin)

— J’en ai quelques-uns moi aussi à mon actif. Ne nous pressons pas toutefois. J’aurais l’impression de m’approcher de ma propre mort. Prenons le temps. J’attendrais aussi que mon médecin trouve le temps de me recevoir. Et quel que sera son diagnostic, je continuerai de ne point me hâter pour arriver le premier. (songeur) Oui… mon enfance…

Il frotte la peau rugueuse de sa joue avec la pulpe de ses doigts joints. Je remarque qu’ils sont les quatre de la même longueur. Mais je ne lui pose pas la question qui me brûle les lèvres. Il répète le mot « enfance » en creusant sa joue avec l’index. Son nez « frétille » lui aussi. La pluie, là-haut, invite la grêle et le vasistas en frissonne. La lumière a décru soudainement. Le cadrage me semble parfait, très renaissance, avec un effet de spirale qui éloigne le dernier personnage dans le sfumato. Je suis la proie d’un tremblement qui vient de loin.

— Vous pleurez, Pedro ?

— Je crois bien que je n’ai jamais pleuré… Pas une tombe dans mon horizon. Des rues, des façades revues et corrigées, des masques de théâtre descendant des tringles… Qui veut jouer joue. Les autres (ou l’autre) passent leur chemin et quittent ce pays de cocagne. Pour je ne sais quelle destination. Je suis alors un enfant…

— Mais cet enfant, Pedro… ce n’est pas moi…

— Je le sais bien que ce n’est pas vous ! D’ailleurs il n’est pas vous non plus ! Il y a un enfant entre vous et moi. Comme si nous avions copulé comme des fous une nuit entière !

— Mais de quelle nuit parlez-vous… ?

— La vôtre ! La mienne ! La nuit de chacun de nos personnages. Vivants, morts ou simplement imaginés.

— (déçu) Vous n’écrirez jamais mes mémoires dans ces conditions…

— Je ne sortirai jamais d’ici ! Pourquoi pas vos mémoires si la mienne est maudite !

— Je reviens demain… Je vous laisse mes cigarettes.

— N’oubliez pas de rappeler la secrétaire médicale…

— Elle me dira que le docteur n’est pas [inaudible]…

La voilà, la nuit ! On y aime une femme et le soleil promet de revenir. Le carreau est éclairé par une lampe halogène. Pattes d’un oiseau ou d’une chauve-souris. Concert des craquements et des glissements. Jamais le silence. Qui n’a pas été enfermé ne sait pas de quoi je tente de parler.

*

* *

Dans un couloir, vers la bibliothèque.

— Dieu est mort il y a plus d’un siècle…

— Maintenant c’est l’Homme qui disparaît de la surface de la Terre !

— À quand les oiseaux… ?

*

 

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