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L’état critique
Penser le sujet

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 Article publié le 9 décembre 2008.

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Plus nous chercherons à avancer dans notre appréhension des choses du langage, plus nous serons conduits à distinguer les différents points de vue qui s’offrent à nous – ou qu’au contraire, nous devons élaborer, sachant que, pour reprrndre la vieille formule saussurienne, le point de vue fait en ce domaine plus qu’en d’autres l’objet. Nous pouvons aborder le langage sous son aspect sémiotique : cet aspect est celui de la langue, que nous ne concevons pas comme une entité extérieure au discours mais comme le résultat de sa fonction d’autodescription, continuellement à l’oeuvre et qui repose principalement sur un principe d’équivalence appelé « a = a ». ce point de vue n’est pas exclusif, loin s’en faut puisqu’il n’offre, en bout de courses, qu’un vaste tableau structurel en constante redéfinition : « la langue n’est que possibilité de langue », rappelle opportunément Christophe Gallaire dans un article récent. Louis-Jean Calvet a exemplairement décrit ce paradoxe de la langue qui « n’existe pas », notamment dans Pour une écologie des langues du mondes. Ce constat radical n’empêche pas qu’il y ait langue – pour un sujet, individuel ou collectif, langue il y a toujours. Langue, c’est-à-dire : norme.

Le point de vue sémiotique est aussi nécessaire qu’insuffisant à soi seul. C’est la leçon de Benveniste, cela. Et l’opération réalisée par Benveniste a été impeccablement décrite par Marc Derycke, dans son « Clivage du signe selon Emile Benveniste ». L’ordre sémiotique, à suivre Benveniste, n’a plus qu’un rapport lointain avec ce qu’était la « sémiotique » en d’autres temps : l’élément sémiotique repose désormais sur l’acceptation (ou la non-acceptation) par un sujet d’une valeur quelconque. Tout le système différenciel qu’on pensait à partir du signe, auparavant, se trouve renvoyé par Benveniste au sémantique. Le « sens », dès lors, n’apparaît plus comme un « contenu », une « substance », mais comme l’organisation d’ensemble des systèmes de différences mis en oeuvre – non par la langue, qui correspond à l’ordre sémiotique – mais par le discours. Il est clair que la pensée de Benveniste nous amène, à l’instar de celle de Michel Foucault, au seuil d’un ordre négatif. La « différence » est une notion qui implique une approche négative du langage. La valeur d’un élément est d’être « tous ce que les autres ne sont pas ». On ne peut faire plus négatif que cette forme de raisonnement. Mais alors – Unde exoriar ?, comme s’exclamait Saussure. Car si la langue n’offre « définitivement pas » de point de départ à l’analyse, c’est pire pour le discours. On peut, en s’arrangeant avec la réalité, réduire le nombre de langues à quelques milliers... Les discours ont pour eux l’infini de l’espèce.

La langue nous a habitué à penser la dimension générique du langage. Et tout ce qui fonde la langue se rapporte à ce critère de généralité, absolument obligatoire, soit dit en passant, pour être fonctionnel : si un jour je m’appuie, comme j’ai régulièrement besoin de le faire, sur la définition d’un dictionnaire, j’ai beau avoir pleinement conscience de l’historicité radicale de la définition, j’ai beau m’être pétri des études de Françoise Gadet sur les drains idéologiques du dictionnaire, je n’attends pas moins que l’auteur me livre une définition communément recevable. Je ne demande pas moins qu’elle fasse autorité. Il en va de même pour la grammaire, discipline dont deux phases sont à distinguer sans que l’une soit exclusive de l’autre : la grammaire descriptive a vocation à étudier la langue dans sa mise en oeuvre réelle, à travers le concret des discours, s’attachant à dégager ce qui prend un caractère de généralité quelconque (idiolecte, sociolecte, intégration dans la langue, elle-même) ; la grammaire prescriptive reste d’usage. Qu’on la réforme si on le désire, qu’on l’amende car ses prescrptions sont caduques, par principe. En nier la légitimité reviendrait à nier l’un des modes de fonctionnements les plus ordinaire du langage courant : le recours à la norme.

Langue, norme, acceptation – ces trois termes n’en font, pour ainsi dire, qu’un seul. Ils ne sont pas au terme de l’étude du langage mais à son départ, dans le sens où cette triple réalité est la condition de la communication. Pour autant, cette réalité-là est d’une fixité que contredit incessamment l’homme qui parle. Il ne choisit pas une série d’éléments dans un tableau préexistant mais produit une énonciation constante et permanente dans un contexte fluctuant. Sa prise de parole n’a ni commencement ni fin. Non seulement ce qu’il produit en s’énonçant n’est pas réductible aux tableaux que nous pouvons dériver de l’ordre de la langue mais il se permet même de le contredire et de l’outrepasser, en permanence. C’est ainsi que Christophe Gallaire a été amené à se pencher sur le cas de cette « erreur » qui est, depuis des siècles, le réel du discours et que réfute la grammaire des puristes : DITES « après qu’il a fait », NE DITES PAS « APRES QU’IL AIT FAIT ». Nous devons ici soupçonner une pression sérielle du modèle « sans qu’il ait fait », « avant qu’il ait [ou : n’ait] fait », etc. Ce sur quoi il faut insister, cependant, c’est ce point, le plus grave peut-être : la langue ne dit rien de la signification, prise au sens d’activité de signifier. D’aucuns parleront de « signifiance ».

On est fondé à penser que le point de vue de la sémantique, désormais en charge de la signification toute entière, peut permettre de penser la signification avec plus de pertinence que l’élément sémiotique qui est, par définition, binaire. De ce point de vue, Benveniste nous laisse seuls. Il a certes relevé l’impensable défi d’établir une « sémiologie de la langue » qui permette de distinguer, sur une base précise, la langue parmi l’ensemble des systèmes de signes que nous mettons en oeuvre. Mais s’il a montré que l’essentiel des questions touchant au langage relèvent de l’ordre sémantique, l’état de l’édition de son oeuvre ne permet pas de juger du degré réel d’avancement de son approche du discours.

Pour d’obscures raisons, une partie considérable des travaux du linguiste et poéticiens restent non pas inédits mais non réédités. Christophe Gallaire en a établi une bibliographie, l’a signalé à diverses reprises : le linguiste a notamment étudié toute une série de questions poétiques de l’aire iranienne. Mais il semble que le fait de voir un Benveniste poéticien avéré (et non pas « en latence ») n’intéresse guère, y compris parmi ceux qui se réclament de lui avec ferveur. Le sort des grands linguistes doit, hélas ! être lié à ces réalités partielles, auxquelles on nous a accoutumé avec Ferdinand de Saussure, déjà dont le dernier avatar est d’être devenu auteur de bandes dessinées. Qu’adviendra-t-il demain de Benveniste ? Et du discours ? Car la question est là et presque toute entière elle réside là : comment appréhender le discours.

On nous dit que le sujet est quelque chose de spécifique. Le sujet serait même au principe de la spécificité. Là où il y a du sujet, il y a du spécifique. Je veux bien l’entendre. Mais cette spécificité elle-même se détermine par rapport à un ensemble de généralités. C’est l’expérience même du sérialisme de Darmstadt, le « toujours-singulier ». Les compositeurs de l’école de Vienne étaient partis du principe que la cohérence passait par la non-répétition. Pour que le discours (-musical) soit complet, a-t-on estimé, il faut que chacune de ses parties relève d’un propos spécifique. Ce qui a abouti à maintes beautés, il faut bien le reconnaître : Moise et Aaron de Schoenberg est une des oeuvres les plus accomplies, dans son inachèvement même, de son époque. La Deuxième cantate de Webern relève d’une écoute intérieure extrême. Boulez, pastichant Sainte-Beuve, parlait d’un « Kamtchatka de la composition ». Mais l’expérience du sérialisme généralisé a abouti à la saturation totale du résultat. Il n’a guère fallu de temps pour que les musiciens « reprennent la main ». Mais la non-répétition ne pouvait produire d’oeuvre, seule.

Pour établir mon fait de spécificité, j’ai besoin d’une ligne générale. J’ai besoin d’un contexte global où va venir « percuter » mon chose spécifique. Il ne peut donc être question de privilégier le spécifique sur le générique. Henri Meschonnic lui-même pourrait en convenir car sa démarche repose sur un arrière-plan de grande érudition. C’est cette érudition qui permet d’instaurer un ordre de généralités. Mais cet ordre de généralités ne transparaît que sporadiquement et de façon discontinue. C’est ainsi que l’étude, déjà évoquée, du « Médaillon toujours perdu » d’Apollinaire brosse un rapide « récit » en amont de l’étude sérielle proprement dite. Des éléments biographiques posent le décor, de façon assez surprenante. Nous comprenons que la lecture se fait « récit », voire « poème ». Nous attendions une approche plus envieuse de démontrer son à-propos et sa rigueur. Surtout devant le faramineux enjeu qu’est la question du sujet.

Puisque nous avons été amenés par Benveniste au seuil d’une sémantique entièrement redéfinie et qui, système de différences, implique une appréhension négative. Nous pouvons dire – au risque de susciter quelques hurlements – que le discours est le négatif du sujet. De là, l’asymétrie fondamentale qui oppose deixis et représentation. Le « je, ici, maintenant » est le point de départ de toute sémantique. Autant l’ordre sémiotique, reposant sur un principe d’équivalence, conduisait au tableau de la représentation, autant l’ordre sémantique relève du langage d’action. Et si les modalités générales de ce langage d’action sont inscrites dans la langue, à travers ce qu’on appelle la « déixis », tout l’appareil linguistique est transformé par la mise en oeuvre, au quotidien, des valeurs de la langue. Aucun mot à l’usage n’est l’un des mots de la langue. Le discours produit une vectorisation de tout l’appareil linguistique. Or, c’est à partir de cette vectorisation qu’est possible la langue, avec ses valeurs, dans une conscience.

Nous devons tenir compte non d’une inversion binaire des rapports entre le sémiotique et le sémantique, le signe et le rythme, le fixe et le mobile mais tenter de rendre compte de cette articulation double et constante du sémantique et du sémiotique. Dès lors, le poème n’apparaît certainement pas le « lieu » où le langage se voit « individué ». Le degré d’’individuation n’est pas raison de la modalité discursive. Si, réellement, la transformation continue de la langue par les discours qui lui donnent sa réalité s’opère « tous les jours », « chaque jour », « de jour en jour », « au jour le jour » ce n’est pas le poème qui révèle l’indice maximal de cette activité. Le sujet est ailleurs.

Nous convenons que la poésie est un espace social en principe dédié à ce genre de choses. C’est aussi ce que disait Roman Jakobson quand il parlait de la « fonction poétique ». Mais dans ce domaine, voyons-nous réellement une plus grande « individuation » qu’ailleurs ? Rien n’est moins sûr. Quand, au sein d’une entreprise culturelle des plus normée, Marvel Comics (les éditeurs de Spiderman, Fantastic Fours, Iron Man, etc.) ont émergé deux des figures majeures de la bande dessinée américaine – Franck Miller et Bill Sienkiewickz,, on ne sait quelles résistances ils ont rencontré dans leur pays. Le fait est qu’en France, la série reprise par Bill Sienkiewickz (« Les nouveaux mutants ») a été interrompue par son éditeur français, Lug, qui jugeait trop angoissant le style du dessinateur. Voilà un mode d’individuation à l’oeuvre, dans un secteur où un tel phénomène n’était pas des plus évidents.

Penser le sujet, ce n’est pas penser le poème. C’est peut-être commencer par interroger cette notion "d’individuation", qui apparaît abstraite et subjective (à moins d’en rester à des généralités). Quelle évidence y a-t-il à ce que la fonction d’indivuduation relève du rythme et de la prosodie ? C’est une présupposition, elle fonde une recherche. On peut bien assimiler à cettee recherche la poésie, elle-même. Dans les faits, on obtiendra une définition supplémentaire qui viendra s’ajouter à la série déjà longue des représentations de la poésie - ou du "poème" - mais qui, partisane, ne peut plus tellement se revendiquer d’une « anthropologie » puisqu’elle est déjà dans la revendication d’une frange restreinte de ce qu’on appelle « poésie ».

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