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La condition textuelle

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 Article publié le 13 septembre 2010.

oOo

Les limites d’un texte, crus-je un temps,

sont à la publication. Je croyais refermer

un jour des choses qui ne font, au fait,

que s’entrouvrir amèrement, vraies plaies.

Les limites d’un texte, c’était la frontière !

J’y croyais, j’étais un matelot anthropophage

pour avoir mangé son capitaine en haute mer.

Et puis le corail trop bavard m’a saoulé.

Les algues pareilles à des endives noires,

agressives et sérielles comme en conserve,

se sont ruées sur les planches du bateau

quand elles se décollaient (et moi avec).

Explication : « Tu n’as pas ces limites, gars ! »

« Il faut que tu finisses, que tu finisses »

« finir et en finir, pour aboutir limites ! »

Ces algues parlaient approximativement.

Leur langue était grossière mais expressive.

Encore eût-il fallu que je les crusse ! Moi,

j’avais l’expérience du mensonge en mer

et de la trahison du tréfonds des abysses.

Alors, corail ou algue, simulacre d’endive,

je vous regarde de haut, même coulant,

toujours penché sur la question d’un texte

dont je voulais tenir quelque limite sûre.

Cette limite était mon corps, rien d’autre,

c’est en tout cas ce que me signifiaient

ces algues mensongères et agressives,

sérielles comme les vagues de la mer,

d’une opiniâtreté que n’ont pas les critiques

qui savent ce que c’est que la littérature

et savent dire quand il n’y a pas texte

ce que c’est qu’un cahier ou des notes

qui ont servi à faire le compte des faillites.

Mais les limites, qu’est-ce qu’ils en disent ?

Je vous assure que les algues parlaient mieux.

Même dans leur grossière langue de base,

elles désignaient mon corps mal nourri

à cause de la viande anémiée du capitaine.

J’étais le corps de leur mensonge, certes.

Elles rêvaient de littérature, les pauvres

quand des ferry-boats perdus allaient

au gré des vagues sur la haute mer.

Le clapotis né du passage des ferry-boats

n’était qu’une entreprise de déstabilisation

de mon bateau dont les planches pliaient

comme mon corps tandis que j’écoutais

le bavardage des algues, du corail, de l’eau

qui ne faisait qu’opiner à tout ce qu’on disait.

« Les limites sont là ». Et moi, riant : « Uh ! »

Et l’eau qui gloussait pour signifier sa joie.

Mais le corail : « Ah mais de limite, pas ! »

Et moi : « Uh, uh. » La mer était pluvieuse.

Elle devait bien être d’accord de cette façon.

Mais moi : « Et mon corps, quelles limites ? »

Mais un ferry-boat me fonçait dessus !

Et j’avais peine à digérer le capitaine...

Il n’en revenait pas de s’être fait manger

par un sous-fifre qui plus est, un pitre

du genre de ceux qui s’imaginent, les crétins,

qu’ils sont quelque chose comme un texte

ou rien. Mais plus sûrement un texte, vlan.

Car le texte même s’il n’est rien implique

des lettres, des symboles, votre imagination

et mon corps grossier comme parole d’algue

sous le clapotis d’un ferry-boat perdu, perdu

comme mon corps qui n’était qu’un rouleau

que nul ne saurait dérouler, nul puisque toi,

tu ne le feras pas. La mer était grossière aussi.

Et toutes les grossièretés du monde maritime,

je les avais inscrites quelque part en moi,

ce qui m’obligea peut-être à établir un index

mais un index de peu de mots, pas de notion

et aucun nom propre surtout, juste des algues

tordues pour composer des symboles opaques.

Non, mes doigts de plâtre ne redresseront pas

la signification algueuse de ces signes doubles

comme mon corps qu’avait nourri le capitaine

de façon insensée ! Le corail en fut scandalisé.

On signifia aux ferry-boats touristiques perdus

qu’il fallait me noyer puisque je voulais en finir.

Et moi : « Ah oui ! Mais je parlais du texte ! »

Et l’eau : « Uh, uh ! » Elle m’avait plagié et pris

tout ce qui me restait : ma condition de texte.

Une condition précaire en vérité. Précaire !

J’allais mourir et ne rien signifier, juste grossier.

Fichtre, fichtre, fichtre. Je me grattais la tête

en me noyant amèrement, comme les planches

molles de mon bateau qui se désolidarisaient

de plus en plus de moi pour rejoindre les gens

qui allaient insouciants sur le ferry-boat du jour.

(Or, je ne saurais dire s’il y en avait un par jour,

de ces maudits ferry-boats.) Mais je réfléchissais

en me noyant (j’avais mal digéré). Je me disais :

« C’est drôle ! » J’étais déjà une bouillie textuelle.

Je ne savais pas parler. Devant celle que j’aimais,

je récitais des proses mièvres et mal rythmées,

nées seulement de ma brutalité et de ces pluies

qui ne font que doubler la mer sans l’augmenter.

J’aurais pu être un beau texte, tout de même !

Mais les algues me faisaient une chose sans nom

et je digérais mal la nourriture que m’avait offerte

le capitaine en mourant. Sa pensée peu profonde

ruinait de façon définitive ma condition textuelle

dont par ailleurs les algues illisibles se moquaient

comme de l’an quarante. Naissance du capitaine

qui devait finir mangé par un crétin de matelot,

vous y croyez, vous ? Pas moi, certainement pas.

Je ne suis pas assez idiot, sachez-le, pour avoir foi

en l’écriture de mon corps fissuré de toutes parts !

Je suis juste assez simple d’esprit, dans la réalité,

pour croire que tu pouvais un jour me dérouler

de tes mains fines et délicates, nées pour feuilleter

le reste de ma peau, la chose qui est devenue

par accident ma pauvre voix, pauvre chanson

dénuée de tonalité autant que de parole,

dénuée de tout ce qui fait la beauté d’une voix

dont on se soucie peu, il est vrai, en haute mer,

quand on se noie sous les agressions répétées

d’un ferry-boat bourré de plaisanciers bourrés

de fric, alcoolisés au même whisky de basse classe

que moi – mais qui allaient se noyer eux aussi.

Ainsi ma condition déjà purement textuelle

s’éteignait-elle dans sa nécessité moins impérieuse.

Je ne boirais pas grand-chose d’autre qu’eux.

J’avais juste pour moi (c’est incompréhensible,

était-ce vrai ?) une chorégraphie grossière

d’algues profondément insignifiantes, oui.

L’insignifiance est abyssale quand on y pense.

Mais mourant, je ne pensais plus. Même eux,

ces touristes ignobles, je devais les oublier,

juste bercé par l’allure sérielle des vagues,

juste capable de me souvenir de toi, un peu.

Mais tu ne lirais pas ces signes, tu verrais

un amas d’algues, tu t’en écarterais je crois

en te disant que c’est ignoble de laisser au sol

des choses pareilles, inutiles et instables,

incapables de fécondité ou de promesse.

Et ce serait cela, la condition d’un texte ?

Eh bien mes pauvres aïeux, je le confirme !

C’est borne, c’est frontière, c’est barrière même.

Mais si je le vois bien c’est tout entier limite,

la limite elle-même je ne la vois toujours pas

si ce n’est que mon corps, il est mental

car les mensonges des algues se disloquent

comme mon corps, les planches du bateau ?

Elles regardent couler le ferry-boat perdu

et dont les voyageurs me regardaient

noyer comme en spectacle. Comme un texte.

 

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