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Le ministère de Laurent Ledge

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 Article publié le 7 mars 2011.

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Évidemment, on ne sait pas de quel mal est affectée la fille (Lucie) ou (Susie). Elle perd le sens des réalités, son rapport à autrui en semble sérieusement affecté. Elle ne se lève pas et peine apparemment à se lever, d’une manière générale.

Le militant qui s’exprime semble embarrassé par sa présence quasi inerte. Il se borne à constater le degré de perte de sa camarade et sort, ce qui apparaît comme une solution à tous les problèmes.

D’un côté, Susie qui ne reprend pas le dessus. De l’autre, un ami encombrant, qui débarque au petit matin pour lui confier un crime sordide. C’en est trop pour Laurent Ledge qui vit dans l’angoisse constante d’une perquisition ou d’une rafle.

En réalité, toute l’attention de Laurent Ledge est concentrée sur la hantise des services secrets. Il est convaincu qu’on le surveille en permanence. On attend le moment le plus opportun pour l’arrêter et le mettre à la question. L’irruption de son ami le met en panique car il s’attend à une intervention de son ennemi invisible d’un moment à l’autre.

Pourquoi sort-il ? La tension de ce matin confus et bousculé lui est intolérable, certes. Sortir ne résoudra aucun de ses problèmes. Au mieux, marcher peut lui permettre d’atténuer son angoisse. De la canaliser ou de la transformer peut-être. Et, en effet ce qui se transforme c’est bien la composition de son angoisse dont la teneur s’inverse : en notant la permanence de la pluie sur les rues de la capitales, Laurent Ledge s’inquiète de l’étanchéité des systèmes d’écoute de l’agence gouvernementale qu’il redoute tant lui-même.

Est-ce la peur de perdre de vue son ennemi qui le pousse à cette préoccupation extrême ? A-t-il le sentiment qu’une méchante facétie de la nature pourrait mettre à bas l’adversaire tout-puissant contre lequel il se démène assez abstraitement, par ailleurs ?

Pour lui, à un moment, Susie n’existe plus. Son ami responsable d’un meurtre moins encore. Laurent Ledge a besoin de l’existence des systèmes d’écoute mis en place (d’après le néantiste) en tous points des espaces publics de la capitale pour garantir la consistance de sa réalité. Il s’adresse donc à une cabine téléphonique.

Pendant un laps de temps relativement court mais décisif, le téléphone sera l’interlocuteur privilégié, sinon exclusif, de Laurent Ledge. Il y entre et d’emblée tombe sur un message qui correspond précisément à sa situation : en cas de DANGER IMMINENT, composez le numéro suivant.

L’imminence du danger, telle est la constante réalitaire de Laurent Ledge qui ne sait pas ce qui va lui tomber dessus mais qui sait que quelque chose de désastreux doit survenir. Le pacte qu’il a conclu à son insu avec la réalité est tel : que quelque chose survienne, j’en ferai un désastre. Aussi, la destruction des systèmes d’écoute dont il présume l’existence aurait beau être une victoire ou du moins une circonstance favorable pour les révolutionnaires, Laurent Ledge en serait le premier décoonfit.

Sans doute l’aggravation de l’état de santé mentale de Susie y est-il pour beaucoup.

La cabine téléphonique n’apportera ni aide ni réconfort à Laurent Ledge. Il compose le numéro spécial dédié aux DANGERS IMMINENTS. On l’écoute un instant mais l’absurdité des propos de cet homme qui prétend s’inquiéter des conséquences d’une pluie fine certes persistante mais qui, de l’avis de tous les experts, n’a aucune chance de provoquer la moindre inondation, incite l’interlocutrice (la voix est féminine) à raccrcocher sans que Laurent Ledge puisse expliquer complètement l’objet de son inquiétude (le dispositif d’écoutes gouvernemental).

Seul sous la pluie (mais encore sous la protection d’une cabine téléphonique), Laurent Ledge garde le combiné à l’oreille. Un combiné qui lui renvoie un « bip » régulier et obsédant, ce qui ne paraît pas insignifiant à Laurent Ledge. Au contraire, pour lui le « bip » est une provocation.

Le « bip » du téléphone est une sorte d’affront, un signal de défiance, un défi même. Le téléphone ne cesse de faire « bip ». C’est son peu de puissance et par là même sa redoutable efficacité. Un « bip » moqueur, présomptueux, accusateur peut-être. Laurent Ledge raccrochera le premier. Le « bip » ne cèdera jamais. Dès lors, il ne suffit plus à Laurent Ledge de sortir (il est dehors, les traquenards se multiplient). Il doit partir par le premier moyen de transport venu. Il prend le bus.

L’expérience du bus ramènera insensiblement Laurent Ledge à la polarité normale de son positionnement politique. Pour un temps du moins. Le temps de son voyage.

L’espion réalitaire est un être caricatural. Il porte une moustache et des lunettes aux verres fumés. Il a un air cintré. Il est assez peu discret dans sa surveillance, ses coups d’oeil sont fébriles. Le plus souvent, il a avec lui un numéro ancien du Herald Tribune qui annonce l’élection de George Bush aux États-Unis (en 1988). Mais cette fois-ci, nous le surprenons en train de lire un roman, J’écraserai tes yeux (un polar, vraisemblablement).

L’homme est gêné de la présence de Laurent Ledge. Alors que ce dernier est en panique, le rapport de force tourne à son avantage. « Immonde pourriture oculaire », siffle-t-il, haineux, à son adversaire qui, du coup, descendra le premier du bus. Laurent Ledge, quant à lui, va au terminus. Dans l’ordre post-réalitaire (qui n’est qu’une défaillance d’intermondes), personne ne devrait accompagner Laurent Ledge sur ce trajet qui le mène sans retour au paysage dévasté d’un monastère en ruine.

Si l’on prend en considération la dimension mystique de l’expérience qui attend Laurent Ledge dans ce monastère détruit, incendié et habité par des nonnes décapitées qui défilent en procession mécanique dans les allées saccagées de la cour intérieure, on peut se demander de quel côté penche la réalité. Le militant paranoïde n’est pas le premier à se trouver confronté à un univers déconnecté de toute structuration politique.

Les nonnes sans tête ont quelque chose de ridicule dans l’allure. Leur démarche mal assurée les conduit parfois à plonger dans les nids de flammes qui crépitent continuellement et leur robe s’embrase instantanément, les nonnes se consument très rapidement, Laurent Ledge a bien compris qu’il était victime de « visions farceuses auxquelles il ne pouvait réagir sans se ridiculiser lui-même. Il se faufile entre les nonnes et les nids de flammes pour aboutir à l’entrée d’un temple qui n’a pas été épargné par le saccage. Au sol, il aperçoit une silhouette étendue qui n’est autre que le Christ tombé de sacroix. Le révolutionnaire tente de lui parler mais le Christ est furieux contre lui-même, contre son esprit qui ne lui répond plus.

Il faudra quelques minutes à Laurent Ledge pour se rendre compte que l’effigie animée a été droguée (il note la présence de traces d’injection au niveau du cou) et qu’il ne peut s’agir que d’une action des services gouvernementaux.

Est-ce à dire que toute cette mise en scène macabre (et même un peu sordide) n’est qu’une farce gouvernementale ? Il est peut-être trop tôt pour en juger. Ou, au contraire, trop tard ? Mais désormais Laurent Ledge confronté à la vision d’un Christ drogué, se reniant lui-même et incapable de répondre à aucune question, ne s’inquiète plus tellement de l’oppression étatique. Il pleure l’absence de réponse de la part de l’effigie, censée être porteuse de toutes les réponses mais qui a, de toute évidence, perdu les pédales.

À dire vrai, elle n’est pas la seule. Pendant que Laurent Ledge se débat mentalement contre les fantasmes visibles d’une réalité qu’on lui a peut-être injectée comme une drogue, à son insu, il faut imaginer la temporalité confuse et démembrée de l’appartement qu’il a abandonné, où Susie demeure incapable de se réveiller, tout juste en mesure de balbutier des mots sans suite qu’elle adresse à l’homme qui reste figé près de la porte et qu’elle prend peut-être pour son compagnon alors qu’il n’est autre que le camarade névrosé venu se confier à un ami de longue date parce qu’il a tué, sous le coup d’une impulsion colérique, son psychanalyste.

Les fenêtres occultées par de grosses couvertures suspendues à des tringles qui plient sous leur poids excessif, l’appartement est plongé dans une obsscurité qui laisse à peine le jour entrer par petits rais obliques. C’est insuffisant pour ramener Susie à la conscience de l’heure (ou d’elle-même).

Les deux individus enfermés dans l’appartement n’ont qu’une très vague conscience l’un de l’autre. L’un ressasse mentalement l’épisode désastreux du meurtre qu’il vien de commettre et détaille la circonstance du crime pour tenter d’envisager ce qui aurait pu (ne pas) avoir lieu et ce qui aurait permis une autre issue (alors que toute issue autre qu’avérée est exclue dans les faits). L’autre n’est que bribes de conscience, elle perçoit certes une présence mais son existence lui est si indifférente qu’elle ne saura jamais qu’il ne s’agissait pas de celui qui vient de l’abandonner.

En sorte que l’appartement n’est plus que le théâtre délabré de séquences déchiquetées, sécrétées pour personne par la confusion de deux esprits en perdition.

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